Edito
09H09 - mercredi 13 mai 2026

Le Liban sur le point d’abolir la peine de mort ? La grande interview de Michel Taube à la une de Nida’ el-Watan, l’alter-ego de L’Orient Le Jour en arabe

 

Le Liban sur le point d'abolir la peine de mort ? La grande interview de Michel Taube à la une de Nida’ el-Watan, l'alter-ego de L'Orient Le Jour en arabe

Le grand quotidien chrétien libanais de langue arabe Nida’ el-Watan, fondé en 2019 par Michel Mecataff (décédé en 2022) et propriété de l’homme d’affaire Michel El Mur qui possède aussi la licence MTV au Liban, a accordé un entretien à Michel Taube, le fondateur d’Opinion Internationale et éditorialiste politique, fondateur d’Ensemble contre la peine de mort et initiateur dans les années 2000 du mouvement abolitionniste international. Traduction de l’interview.

Le Liban s’apprête à examiner une proposition de loi visant à abolir la peine de mort. Quel regard portez-vous sur ce débat qui revient aujourd’hui dans un pays du Moyen-Orient marqué par de fortes tensions sécuritaires et politiques ?

L’abolition de la peine de mort par le Liban serait une nouvelle capitale, un véritable tournant dans l’histoire mouvementée de l’abolition de la peine de mort. Imaginez un peu : dans le monde arabo-musulman, aucun, pays, je dis bien aucun, n’a aboli la peine de mort. La Turquie, pays ottoman, l’a fait en 2004 par choix tactique plus que par conviction dans l’espoir d’adhérer à l’Union Européenne. Le choix du Liban constituerait un précédent dans la région qui donnera des idées à d’autres.

Je regrette au passage qu’Israël fasse le chemin inverse en l’ayant rétablie pour des raisons quasi religieuses. Ce n’est pas l’idée que je me fais d’Israël.

Je me souviens comme si c’était hier de la coalition libanaise qui dans les années 2000 avait failli obtenir l’abolition. Il s’en était fallu de peu. Je m’étais rendu au Liban, à l’invitation de cette coalition et de la grande université catholique Saint-Joseph de Beyrouth. Saluons tous ces militants qui n’ont jamais baissé les bras.

L’abolition au Liban, ce serait enfin une victoire politique pour les forces libanaises démocrates et une grande défaite pour le Hezbollah qui a toujours été, comme ses affidés de Téhéran, pour la peine de mort.

Ceci dit, restons vigilants car le processus législatif est complexe au Liban. Mais le seul fait que l’idée revienne dans le débat politique est déjà une victoire.

Manifestement le Liban, depuis l’accession au pouvoir du général Joseph Aoun, dont il faut saluer le courage et la vision, est en train de faire sa révolution.

 

Le Liban sur le point d'abolir la peine de mort ? La grande interview de Michel Taube à la une de Nida’ el-Watan, l'alter-ego de L'Orient Le Jour en arabe

 

Vous avez fondé Ensemble contre la peine de mort en 2000. Qu’est-ce qui, à l’époque, vous a poussé à faire de ce combat l’un des engagements majeurs de votre vie ?

Je considère que l’abolition de la peine de mort est avec le respect des femmes, la solidité des liens intergénérationnels, l’humour (eh oui l’humour) et l’archivage (le souci de conserver les traces du passé) un des 5 grands critères de civilisation.

L’abolition de la peine de mort est un combat autant politique que philosophique : nul n’a le droit de vie et de mort sur autrui, surtout pas l’Etat.

Enfin les sociétés modernes ont d’autres moyens, comme le rappelle le catéchisme de l’Eglise catholique par exemple, de protéger la société contre le criminel.

 

Au fil de votre expérience internationale, avez-vous constaté une évolution du regard des opinions publiques sur la peine capitale, notamment dans des sociétés confrontées au terrorisme ou à une forte criminalité ?

Oui bien sûr.

Je dis souvent que nous n’aurions pas pu lancer le mouvement abolitionniste mondial en juin 2001 si les attentats du World Trade Center le 11 septembre s’étaient produits avant le Congrès fondateur de Strasbourg.

Le monde vit dans une époque de terreur. Mais dites vous bien que le terroriste qui abat des innocents cherche lui-même souvent à mourir en martyr et que la peine de mort est pour lui une victoire. Le laisser croupir toute une vie dans une prison, le faire travailler pour la collectivité à qui il doit une dette imprescriptible me va mieux que sa joie de rejoindre un au-delà eschatologique.

Ce qui change aussi la donne, c’est que les réseaux sociaux nourrissent les sentiments les plus vils. Le jour où Tik tok et les autres feront des sondages en live, ce sera terrible.

 

Les partisans du maintien de la peine de mort invoquent souvent l’argument du pouvoir dissuasif. Après des années de militantisme et d’observation des systèmes judiciaires, considérez-vous que cet argument tient encore ?

Le risque d’encourir la peine de mort n’a jamais dissuadé un criminel de passer à l’acte. Il faut le marteler : la peine de mort n’est jamais dissuasive ! Ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs et des flatteurs de haine.

Le texte débattu au Liban prévoit de remplacer la peine de mort par la prison à perpétuité avec travaux forcés, tout en maintenant des garanties pour les familles des victimes. Est-ce selon vous une manière équilibrée d’aborder la question ?

J’assume parfaitement – et nous divergions fortement avec Robert Badinter sur ce point capital -, de la nécessité que la peine capitale puisse être remplacée par une peine de prison à vie ou des alternatives d’enfermement définitif pour les pires criminels et les multi-recidivistes, notamment sexuels. Il est hors de question de sacrifier des innocents sur l’autel d’un grand principe !

Mais sachez bien que les familles de victimes assassinées par des criminels ne sont quasiment jamais pour la vengeance ni pour la peine de mort pour leur bourreau ! Pour des raisons parfois religieuses et parce qu’elles savent bien que l’exécution du criminel ne leur rendra pas leur aimé disparu.

 

⁠Vous avez souvent alerté sur le risque d’erreurs judiciaires irréversibles. Existe-t-il une affaire ou un témoignage qui vous a particulièrement marqué au cours de votre engagement abolitionniste ?

Le jeune Jones exécuté froidement dans le Missouri aux Etats-Unis en 2006. J’avais accompagné sa veuve, madame Gertrude Jones, une femme d’affaires autrichienne qui l’avait épousé en prison jusqu’à l’exécution. Si elle lit ces lignes, qu’elle sache qu’on pense à elle.

Et bien sûr les infirmières bulgares et le médecin palestinien condamnés à mort dans la Libye de Khadafi et auxquels j’ai consacré deux ans de ma vie pour mobiliser les Bulgares et la communauté Internationale jusqu’à leur libération en juillet 2007.

 

Dans plusieurs pays, la peine de mort reste soutenue par une partie importante de la population. Comment convaincre une société qu’abolir cette sanction ne signifie pas renoncer à la justice ou à la protection des victimes ?

En expliquant inlasssablement les raisons que j’ai exposées ici. En protégeant les victimes sans céder à une seule justice des victimes.

 

Le Liban n’a plus procédé à aucune exécution depuis 2004. Est-ce finalement la preuve qu’un pays peut déjà fonctionner sans peine de mort tout en conservant cet héritage juridique dans ses textes ?

L’abolition de fait est la voie choisie par les Nations unies pour convaincre les pays qui ne veulent pas l’abolir en droit de cesser au moins de mettre à mort des condamnés. Mais je pose la question : cela a-t-il un sens de laisser pendant des décennies des hommes condamnés à mort qui ne seront jamais exécutés ? Autant commuer leur peine capitale.

 

Vous avez organisé les premiers Congrès mondiaux contre la peine de mort et participé à la création de la Coalition mondiale contre la peine de mort. Avec le recul, quel moment de ce combat international vous a le plus marqué ?

Le 1er Congrès mondial contre la peine de mort à Strasbourg qui a vraiment lancé le mouvement abolitonniste. Je forme d’ailleurs un vœu : que la Journée mondiale du même nom qui se tient le 10 octobre de chaque année depuis 2003 redevienne un événement international de grande portée partout dans le monde, comme cela l’était dans les années 2000.

 

Pensez-vous que l’abolition de la peine de mort constitue aujourd’hui un véritable marqueur démocratique et civilisationnel pour un État ?

Oui la peine de mort, c’est la vengeance élevée au rang d’institution. La vengeance ne crée que de la violence. D’ailleurs son ancêtre, c’était la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. Mais à l’époque cette loi constituait un progrès car elle cassait les logiques de vendetta et de vengeance qui faisaient qu’un premier meurtre entraînait des dizaines d’autres, parfois pendant des générations.

 

Dans un contexte international où certaines puissances continuent d’appliquer massivement la peine capitale, voyez-vous malgré tout une dynamique mondiale irréversible vers l’abolition universelle ?

D’année en année de nouveaux pays abolissent et presque aucun ne la rétablit. La marche vers l’abolition est irréversible même si son horizon est lointain. La Chine, le monde arabo-musulman, des États américains et le fédéral depuis Trump résistent encore et toujours.

C’est d’ailleurs pourquoi aussi si l’on acceptait de façon apaisée de remplacer une justice qui tue par des peines de prison à vie pour les récidivistes et les pires criminels, de nombreux pays aboliraient.

 

Et pour conclure, après des décennies de combat contre la peine de mort, quel message souhaiteriez-vous adresser aujourd’hui aux parlementaires libanais appelés à se prononcer sur cette réforme historique ?

Osez ! Osez voter l’abolition. Fin juin prochain, le 9eme congrès mondial contre la peine de mort se tiendra à Paris, 26 ans après la première édition que j’avais lancée et présidé en 2001. Le Liban devrait y être honoré !

Directeur de la publication

Moi, spin-doctor ! Entretien avec Ghyslaine Pierrat

Moi, spin doctor. Ghyslaine Pierrat
Ghyslaine Pierrat, bonjour. Vous êtes Docteur en communication politique et économique, spin doctor. Vous avez publié trois ouvrages « La communication n’est pas un jeu », « Macron et les autres »,…