
Ghyslaine Pierrat, bonjour. Vous êtes Docteur en communication politique et économique, spin doctor. Vous avez publié trois ouvrages « La communication n’est pas un jeu », « Macron et les autres », « Qui sont les acteurs et les influenceurs de la vie politique française ? », aux éditions de L’Harmattan. Merci d’accorder un entretien à Opinion Internationale.
Vous êtes ce que l’on appelle une spin-doctor. Qu’est-ce qu’un spin doctor ?
Une définition comme une maïeuticienne du pouvoir, des pouvoirs, me semble adéquate. Un spin doctor est un conseiller de l’ombre multi-cartes, protéiforme : un profil hybride à la croisée du sociologue, du psychologue, de l’analyste politique, du sondeur, du publicitaire, de l’écrivain et, bien sûr, de l’ultra-confident, celle ou celui qui peut tout entendre.
L’ADN du spin doctor ? Être collé à la réalité des individus et respirer « l’air du temps des quatre saisons »… Parce que l’Histoire bégaye. Elle est sans cesse en mouvement. Le spin doit impérativement et constamment comprendre son époque.
Il faut entendre que spin doctor, c’est un métier, un vrai métier.
Le terme « spin » vient du baseball : donner un effet à la balle pour lui faire prendre une trajectoire inattendue et toucher son objectif.
Un spin doctor, c’est un artisan qui fait, à chaque fois, du sur-mesure. Il gère le « capital image » d’une personnalité publique, d’une cause, d’un gouvernement, d’un artiste ou d’un chef d’État.
Notre métier : ce sont les idées, la création d’épaisseur et de valeurs !
Nous recherchons et priorisons la vérité profonde d’un individu, bien au-delà de sa vérité médiatique. Nous devons être un miroir contre l’imposture, les dérives, les influences toxiques. Les journalistes la recherchent aussi. Ils ne sont pas des ennemis : ils font leur boulot. À nous de faire le nôtre.
Au sujet de la définition, une des conditions majeures pour mieux définir le spin doctoring est celle de partenaire qui jouit du temps et de la confiance pour cristalliser l’efficacité.
Primordiale et obligée, la confiance, pour que notre équipée soit efficace et se doive, en plus, non seulement d’avoir un cap, une vision, mais d’être habitée par ceux-ci.
Votre rôle est délicat ?
Pour le spin, si notre client est un chef d’État, on doit dialoguer sur le fait qu’on n’incarne pas de telles fonctions par défaut, par hasard ou par calcul…
Le partenaire spin doctor travaille sur la connaissance du candidat : il faut non seulement incarner, mais également et naturellement avoir un ressenti. Nos contemporains sont dans une souffrance pavlovienne : pouvoir d’achat en berne, souffrance physique au sens intellectuel, parce qu’il n’y a plus d’espérance en demain et dans le politique, et des questions récurrentes : comment s’en sortir pour chacun ?
Il faut s’être imprégné et pénétré des entrailles du pays.
C’est pourquoi nous sommes un mélange de haute culture, de franc-parler et de gravité stratégique.
En 2027, ce sera encore plus vrai. Rôle délicat encore parce que notre travail est basé sur le sens, la construction, pas le marketing, les mathématiques, le mensonge, ni sur les rendements d’articles de presse.
À qui s’adresse-t-il et qui conseille-t-il ?
Le spin doctor travaille pour une variété de personnalités : politiques, députés, sénateurs, chefs d’État, candidats à des élections cruciales, artistes ou dirigeants d’entreprises qui débutent, ou encore grands patrons de multinationales en pleine tempête, ayant fait une intervention médiatique maladroite ou désastreuse, ou encore ayant une succession à caler.
Quelles sont les qualités et les difficultés du métier ?
Plus que les qualités, ce sont les essentiels !
Le premier ? Avoir du courage, avoir le courage d’être, le courage de dire. L’intelligence, sans le courage, ne sert à rien. Le talent se mesure au courage.
Face, par exemple, au narcissisme classique, à l’ego surdimensionné d’un client, le spin évoque les questions troublantes, des problématiques sous-jacentes pour mieux l’aider à réagir et le faire rebondir.
Autre essentiel : c’est un métier de généreux. Vous ne pouvez pas faire ce métier si vous n’aimez pas les gens. Il faut avoir du cœur pour l’exercer. Boileau nous avait offert sa justesse d’esprit : « L’esprit lasse aisément si le cœur n’est pas sincère ! » Ce n’est pas être angélique ou naïf.
Tous les électorats du monde sont en attente de cette authenticité.
Avez-vous remarqué cette lassitude du politique qui habite les citoyens du monde ?
La réponse est dans la question.
Autre facette de la définition : on ne s’invente pas spin doctor un bon matin de printemps. Il faut une certaine maturité, un vécu, des épreuves de vie pour comprendre la vie, la trajectoire des personnalités, par définition complexes, avec lesquelles nous devons travailler.
Anticiper est une des premières qualités du spin, additionnée d’un nécessaire flair, d’une intuition psychologique quasi clinique.
S’ajoutent une rapidité de travail, de compréhension, de concentration, en somme une réactivité de boxeur.
La curiosité intellectuelle est majeure et il est nécessaire d’avoir une culture générale quasi encyclopédique. Être réactif : un spin ne trimballe pas des airs blasés.
J’essaie d’expliquer qu’un spin doctor construit un ciment social dans ce monde marqué par le consumérisme et qui se dilue.
In fine, mon job, c’est sculpter ce que j’ai labellisé et déposé : un « positionnement stratégique identitaire d’image », en écho à l’expérience. Parce qu’au regard de notre Histoire, la France est une terre d’étiquettes.
Quelles sont les difficultés au quotidien ?
Les difficultés sont plurielles !
C’est un métier d’exigence absolue, physique, au sens où la maïeutique est toujours délicate. La politique n’est pas une partie de cartes à la Pagnol avec Marius et Panisse ! Les éclats coutumiers sont corrélaires du quotidien. On doit les gérer physiquement et moralement.
La politique est un étonnant révélateur de personnalité. Et, bien sûr, nous allons encore plus loin sur les non-dits pour anticiper les calomnies, les coups de boutoir, les diatribes…
En travaillant avec un individu, on arrive toujours dans le dur, on le connaît intrinsèquement. On doit arriver à le faire épaissir et grandir.
Bien sûr que ça tangue, que c’est parfois belliqueux, brusque, brutal, coléreux, féroce, impulsif, irascible.
Et, en plus, la reconnaissance n’est parfois pas toujours de mise et nous pouvons vivre l’ingratitude de nos réussites professionnelles, le non-respect d’une parole donnée et même le non-paiement intégral, même en cas de victoire. Cela porte un nom. Cela laisse une empreinte indélébile.
C’est un métier difficile car nous ne sommes pas des mercenaires, à nous vendre au plus offrant. Le choix est restreint. La rareté d’être inspiré par un client potentiel : c’est un vrai sujet. Ce serait une gageure, une faute professionnelle, de s’engager avec un imposteur.
Nous avons une lourde responsabilité mariée à un minimum d’éthique, sans jouer les puritains de service.
Normalement, il faut être inspiré pour créer, pour travailler, pour être dans la production d’idées opérationnelles.
C’est un métier de solitude, de gravité.
Forcément, le stress est permanent en campagne ou en situation. On a besoin de recul ponctuel pour gamberger soi-même, sans faire des allers-retours sur l’IA ! (Il ne s’agit pas d’être contre le progrès mais juste de privilégier notre cervelle.) Le stress est aussi lié à la veille digitale où il faut se coltiner Internet, qui est cannibalesque.
Nous sommes des traducteurs du vertige de notre époque.
On ne travaille pas n’importe comment sur le sens.
Difficile encore : la condition obligatoire, il faut être immunisé au pouvoir, à la carotte !
Le pouvoir change les protagonistes, il faut être vacciné pour deux. Recadrer, évoluer dans le bon sens, ensemble. Pour cela, il est obligatoire de connaître le pouvoir depuis longtemps, de le côtoyer et de l’avoir apprivoisé. Ce qui suppose aussi une connaissance sérieuse de tous les acteurs du champ, une connaissance non pas livresque mais vécue.
J’ai l’habitude de dire que ce n’est pas un métier pour les mollassons parce qu’elle, l’actualité, ne dort jamais.
Un tweet, un commentaire ubuesque lié à la fatigue de notre client ou une attaque, et ça pétarade : une crise peut éclater à 4 heures du matin.
Vous le comprenez, c’est un métier difficile car il exige une disponibilité H24. C’est de l’équilibrisme de haut vol, de la pure horlogerie politique. C’est d’autant plus difficile avec cette nouvelle prégnance de la transparence, cette maturité informationnelle de l’époque contemporaine : être un endormi est impossible.
Si vous étiez le spin doctor de Donald Trump, que lui conseilleriez-vous ?
En 2026, les ego sont surdilatés, or il faut incarner la fonction au-dessus de sa propre personne. Le cas Donald Trump est passionnant.
Être dans le Bureau ovale avec lui doit être similaire à un autre bureau, même si les enjeux sont shakespeariens, forcément liés à une dimension mondiale.
Trump est son propre spin doctor. Mon métier, dans le champ politique ou économique, n’est pas de fabriquer des acteurs de cinéma. Je ne suis pas là pour « costumiser » l’apparence de Donald Trump.
Lui dire aussi : « Je vais vous changer » est une sinistre ânerie ! Mais le faire progresser, évoluer, malgré une pression folle et, par définition, impitoyable : cela a du sens. Le curseur du dialogue est rapide. Quand on est une femme ou un homme public, chef d’État, on est président 24 heures sur 24.
Parler avec Trump, c’est avoir des mots hugoliens pour traverser son propre miroir. Trump est incontestablement attractif au-delà de ses extravagances, ses fanfaronnades ou de ses lubies. Il apprend vite et a déjà évolué. Il doit aller jusqu’à accepter qu’un homme d’État doit incarner sa fonction au-delà de sa propre personne. Éviter d’être dans le jugement de valeur et tracer l’objectif. J’ai la faiblesse de penser qu’il n’est pas imperméable à l’intelligence et à la force d’un argument.
À ce sujet, naturellement, on sait avant si l’alchimie va se créer et si on va pouvoir relever le défi.
Et en France, sans vouloir trahir de secret professionnel, de qui rêveriez-vous d’être le spin doctor ?
À votre question encore : avec qui aimeriez-vous travailler ? Le choix est lourd. Notre socle commun de mémoires, d’histoires vécues, façonne une sorte de code de déontologie et des limites d’éthique pour choisir.
Il ne s’agit pas ici encore de naïveté mais de bon sens. D’où le choix cornélien avant de s’engager. Quand on dit non, c’est douloureux.
Mon « rêve » de spin doctor, en France, sans trahir un secret propre à la profession, le défi le plus fascinant aujourd’hui serait de conseiller une figure politique inspirante.
Pas forcément quelqu’un de radicalement « hors système », par calcul cynique correspondant à l’air du temps.
Juste un futur président étonnamment intelligent, pétri de bon sens, concret, qui incarne la fonction et serait à l’écoute avec une gourmandise de l’humain.
La préparation pour le futur président de la République en 2027 priorise de sortir de ce tango technocratique, de cette valse des chiffres et des ordinateurs, des sondages, de l’IA, pour avoir un primat de l’intelligence pure et de l’humain : qualités qui ont toujours fait progresser le monde. Einstein n’avait-il pas raison de miser sur l’humain, l’imagination et la durée, les incontournables ? Ce sont nos seuls vrais alliés.
Enfin, la question qui pourrait fâcher : on dit souvent que les communicants (avec les hauts fonctionnaires) ont pris le pouvoir sur les politiques… au grand dam des citoyens. Les spin doctors sont des communicants, non ?
Absolument pas, le spin doctor est dans une filiation historique noble. Je m’efforce d’être dans cette filiation. On le paie cher parfois !
Le métier existe depuis si longtemps… Même Jules César était conscient de son image dans une tradition romaine. Au départ, ce sont des scribes, puis des hommes d’Église qui officiaient : Alcuin qui conseille Charlemagne, le père Arnoux qui conseille Louis XIII, François Leclerc du Tremblay, dit le père Joseph, qui prête sa plume à Richelieu, Triboulet, bouffon du roi extrêmement cultivé qui dit la vérité à François Ier et l’appelle « mon cousin » ! Puis l’Histoire a vu arriver les favorites du roi, puis les égéries, les éminences grises sous les IIIe et IVe Républiques, passion toujours…
C’est une identité à part !
Vous y trouverez le dévouement.
Notre propre construction identitaire a été très lente. C’est pourquoi notre métier est singulier, unique. D’ailleurs, cela claque aux vents des entretiens : avec la pratique de notre spin doctoring-maïeutique, nos interlocuteurs se rendent vite compte de la différence.
Bien sûr, cela exige une proximité du spin. C’est une des conditions de travail, sous le sceau absolu de la confidentialité, où l’on peut signer une charte de sécurité.
Non encore sur le cousinage avec un « chargé de com’ » traditionnel, car il y a continuellement des orientations délicates, des attributs particuliers du spin qui vont déterminer notre activité de spin doctoring. Je veux poser ici un acte de résistance à la com’ superficielle.
Permettez-moi aussi de répondre à l’aspect de substitution du politique par le spin. Non, bien sûr, on ne remplace pas le politique. Le choix a été fait depuis longtemps entre la lumière et l’ombre. Notre place est forte : partenaire respecté, assurément. Mais on se situe à côté de la personnalité publique, du patron, du politique, pas à la place de… L’intelligence de cette personnalité est notre garantie sur cette bonne répartition des rôles et la compréhension du compagnonnage. Et nous, les spins, nous devons garder l’accessibilité et une authentique humilité d’être. C’est une notion d’engagement de vie, loin d’une seule prestation de services.
En conclusion ?
Je voudrais redire combien il est foutraque, même inconscient, de se passer, d’ignorer de vrais spin doctors, de vrais professionnels dans une gouvernance économique ou politique, de femmes et d’hommes publics, encore plus en 2026, de zapper ce miroir indispensable.
Je suis toujours abasourdie de voir l’amateurisme qui entoure, au plus haut niveau, certaines gouvernances.
D’autant plus que nous sommes des porteurs de solutions, d’idées, d’espoirs, des « porteurs de possibles », capables d’ouvrir tous les champs des possibles.
En définitive, le spin doctor n’est pas là pour farder la réalité, mais pour lui donner du souffle. Dans un monde saturé d’écrans et de chiffres, notre rôle est de rappeler aux décideurs que l’on ne dirige pas un pays avec des statistiques, mais avec une âme et un cap.
Car à la fin, ce ne sont pas les algorithmes qui votent, ce sont les cœurs, ce sont les convictions qui s’incarnent.
On peut gagner une élection avec des communicants, mais on n’entre dans l’Histoire qu’avec un spin doctor.
Mon métier au final ? Empêcher que le pouvoir ne devienne une coquille vide !
Propos recueillis par Michel Taube

















