
La France n’a pas besoin d’être découpée en peuples concurrents. Elle a besoin d’être réunie autour d’une promesse simple et exigeante. Celle de la citoyenneté.
C’est pourquoi deux notions portées ou banalisées par une partie de la gauche radicale doivent être combattues politiquement. La prétendue « Nouvelle France » et le mot « racisé ». Ces termes semblent parfois généreux. Ils prétendent nommer la diversité du pays, les discriminations, les trajectoires populaires, les blessures liées à l’origine ou au regard social. Mais derrière l’apparente lucidité, ils installent un imaginaire dangereux. Ils habituent la France à se penser comme une addition de groupes, de mémoires, de couleur de peaux, de religions supposées et de camps rivaux.
La « Nouvelle France » est une formule redoutable parce qu’elle paraît positive. Elle veut dire que le pays change, qu’une France plus jeune, plus diverse, plus populaire, plus métissée, viendrait prendre sa place dans le récit national. Mais une nation n’est pas une scène où une France en remplace une autre. Elle n’est pas un passage de témoin entre anciens et nouveaux Français. Elle n’est pas une revanche démographique. Elle est une communauté politique dans laquelle chacun doit pouvoir se sentir pleinement membre du même peuple.
C’est ici que le parallèle avec le « grand remplacement » devient nécessaire. Les deux idées ne se valent pas moralement. Le « grand remplacement » est une théorie de peur, de soupçon et de dépossession. Mais la « Nouvelle France » peut en devenir le miroir inversé. Là où l’extrême droite dit aux uns qu’ils sont remplacés, une partie de la gauche radicale suggère aux autres qu’ils sont ceux qui arrivent après. Dans les deux cas, on prépare la fracture du pays, ou de vouloir l’amplifier. Dans les deux cas, la France cesse d’être une volonté commune. Elle devient un rapport de force entre appartenances.
Ce piège est dangereux pour la République. Il nourrit exactement ce que l’extrême droite attend. Elle n’a plus qu’à désigner ces mots et dire aux classes populaires, aux retraités modestes, aux ouvriers, aux employés, aux habitants des petites villes et des périphéries qu’on leur prépare un effacement. Pendant que la gauche radicale croit mobiliser une
« France nouvelle », elle offre à l’extrême droite la preuve symbolique qu’elle chercherait.
Le mot « racisé » pose un autre problème. Il peut servir, dans certains travaux ou certaines analyses, à décrire une réalité sociale. Oui, des citoyens sont parfois ramenés à leur nom, à leur visage, à leur couleur de peau, à leur religion supposée. Oui, des discriminations existent. Oui, la République doit les combattre avec fermeté. Mais le combat contre le racisme ne peut pas consister à installer la race, même socialement construite, au cœur de notre vocabulaire politique.
Le racisme assigne. La République doit désassigner. Le racisme enferme un individu dans son apparence. La République doit rappeler qu’un citoyen vaut davantage que le regard posé sur lui. À force de parler de « racisés », on risque de transformer une injustice subie en identité publique durable. On prétend dénoncer la cage, mais on finit par lui donner un nom, une place et parfois une fonction politique.
Une gauche républicaine ne devrait jamais accepter cela. Elle doit combattre les discriminations, mais pour ouvrir des trajectoires. Elle doit défendre les citoyens visés par le racisme, mais sans les enfermer dans une identité de victimes. Elle doit parler des quartiers populaires, mais sans en faire des réserves électorales ou morales. Elle doit défendre les musulmans lorsqu’ils sont injustement soupçonnés, mais sans les transformer en bloc politique. Elle doit voir les blessures, mais refuser qu’elles deviennent des patries.
C’est là que les partis républicains, ont une responsabilité particulière. Ils doivent refuser la brutalité de l’extrême droite, mais aussi dénoncer le piège identitaire d’une partie de la gauche, la plus radicale, la plus extrême. Il faut dire clairement que la France n’a pas à choisir entre le déni des discriminations et la fragmentation du peuple. Nous pouvons combattre le racisme sans racialiser la République. Nous pouvons reconnaître la diversité sans inventer une « Nouvelle France » contre une ancienne. Nous pouvons parler d’intégration, de laïcité, d’ordre républicain, d’école, de travail et de sécurité sans reprendre le langage de la peur.
La vraie réponse n’est pas identitaire. Elle est républicaine. Elle consiste à donner plus d’école là où l’assignation commence tôt. Plus de services publics là où le sentiment d’abandon nourrit les colères. Plus de sécurité là où les plus modestes subisse nt le désordre. Plus de lutte contre les discriminations là où des portes se ferment encore. Plus de laïcité là où les consciences doivent être protégées. Plus de travail et de dignité là où l’appartenance au commun devient fragile.
La France n’est ni ancienne ni nouvelle. Elle est une nation politique à refaire chaque jour. Elle ne se sauvera ni par la peur du remplacement, ni par l’exaltation des identités. Elle se sauvera par la citoyenneté, par l’égalité réelle et par une République forte pour dire à chacun qu’il appartient pleinement au pays sans avoir à renier son histoire ni à s’y laisser enfermer.
Mohamad Gassama
Secrétaire national de Renaissance en charge de la ville et des banlieues

















