
La découverte de tags appelant au meurtre contre la famille Rothschild, lundi 16 février, illustre la porosité dangereuse entre les théories du complot internationales et une haine antijuive qui s’accentue en France. Vingt ans après le meurtre d’Ilan Halimi, les mêmes préjugés sur « l’argent » et le « pouvoir » refont surface, portés par un climat numérique incendiaire.
Le vert acide des lettres tranche avec la pierre grise du monument. Lundi 16 février, la statue de la République, à Paris, s’est réveillée souillée de croix gammées et de slogans sans équivoque : « Tuez les Rothschild ». Ces faits surviennent quelques jours après les commémorations du vingtième anniversaire de la mort d’Ilan Halimi. En 2006, ce dernier avait été séquestré et tué par le « Gang des Barbares » au motif qu’il était juif, et donc supposé d’une famille fortunée qui pourrait payer une rançon d’un demi-million d’euros. En 2026, l’actualité judiciaire internationale sert de nouveau point d’appui à ces mêmes stéréotypes de « richesse » et de « puissance ».
L’effet de souffle des « Epstein Files »
Cette résurgence s’articule autour d’une onde de choc venue d’outre-Atlantique : la révélation, le 31 janvier dernier, de milliers de pages liées à l’affaire Epstein, carburant formidable pour amplifier les théories conspirationnistes et antisémites. Ce scandale judiciaire et éthique est devenu, sur les réseaux sociaux, le terreau d’un nouvel imaginaire conspirationniste. Dans ce chaos documentaire, le nom de membres de la famille Rothschild agit comme un détonateur à la diffusion de haine et de fake news aux relents antisémites.
Sur les plateformes numériques, les figures installées de la complosphère se sont saisies de cette affaire. Le polémiste Dieudonné, ainsi que des influenceurs comme Idriss Aberkane ou François Asselineau, s’acharnent contre Ariane de Rothschild, en détournant systématiquement le contenu des e-mails rendus publics. Le cas de la « chasse excitante » est l’exemple le plus frappant de cette manipulation : un courriel mentionnant une « thrilling hunt » — expression désignant des chasses animales — est présenté comme la preuve de traques humaines sur l’île de Jeffrey Epstein.
Ce révisionnisme s’attaque également à l’Histoire. Une anecdote, relatée par Ariane de Rothschild elle-même, rappelait qu’Adolf Hitler, alors jeune artiste indigent à Vienne, avait séjourné dans un foyer pour sans-abri financé par la philanthropie des Rothschild. Cela a suffi aux complotistes pour suggérer un soutien délibéré de la banque au futur dictateur, faisant fi de toute rigueur (et décence) historique, allant jusqu’à indiquer que les Rothschild auraient financé la Shoah… Et ces théories ne restent pas confinées à l’espace numérique : elles nourrissent une hostilité antisémite qui s’incarne désormais dans les statistiques.
Un antisémitisme « libéré » et rajeuni
Les dernières données du ministère de l’Intérieur, bien qu’en légère baisse en 2025 (1 320 actes contre 1 570 en 2024), confirment cette résurgence des actes anti-juifs. Si le volume global reflue légèrement, ils restent trois fois supérieurs à ceux de 2022, avant les attaques terroristes du 7 octobre 2023. Au rythme d’une agression physique tous les trois jours, « ce n’est plus un fait conjoncturel, c’est un antisémitisme enraciné », s’inquiète Yonathan Arfi, président du CRIF.
Plus inquiétant encore, cette haine infuse la jeunesse. Selon une étude Ifop pour l’Union des étudiants juifs de France, 26 % des sondés estiment encore que « les Juifs sont plus riches que la moyenne ». Dans les lycées, comme en témoignent Nina ou Sarah, les « blagues » sur l’argent ou la stigmatisation liées au conflit israélo-palestinien sont devenues quotidiennes. Un jeune de 18-24 ans sur dix va jusqu’à remettre en question l’existence de la Shoah.
Le « poison » des préjugés
La découverte de tags antisémites place de la République, en plein cœur de la capitale, illustre la porosité entre la rumeur numérique et la menace physique. En exposant la famille Rothschild ou d’anciennes figures politiques à la vindicte populaire via le prisme de l’affaire Epstein, les auteurs de ces tags réactivent les ressorts utilisés par Youssouf Fofana, bourreau d’Ilan Halimi en 2006. Vingt ans après l’assassinat d’Ilan Halimi, la mécanique de l’essentialisation reste inchangée : un nom suffit à désigner une cible à la vindicte.
Face à cette « ouverture des vannes », la réponse institutionnelle se heurte à l’ampleur du défi. Si les hommages mémoriels, comme le chêne planté à l’Élysée par le chef de l’État, marquent la volonté de l’exécutif de ne pas oublier, ils peinent à apaiser un sentiment d’insécurité qui se traduit par des chiffres concrets. Le record de départs vers Israël enregistré en 2025 (3 300 « Alyah ») souligne l’ampleur du doute qui s’installe chez une partie des citoyens de confession juive. Pour Yonathan Arfi, cette situation place la puissance publique face à une nécessaire « obligation de résultat » pour restaurer la confiance. Car derrière chaque acte se joue, au quotidien, la pérennité de la promesse républicaine de protection pour tous.
Michel Taube




















