
Sami Biasoni appartient à cette famille d’essayistes pour qui la langue n’est pas, un simple instrument mais une responsabilité. Chez lui chaque mot semble porté par une vigilance intérieure, par cette conscience que nommer le monde engage la pensée, la morale et le destin collectif.
Dans Les euphémismes de la langue française cette exigence prend une dimension singulière. Ce n’est pas un livre né d’une plume isolée : il est le fruit d’une vigilance collective, d’un refus partagé de laisser la langue s’effacer sous le poids du politiquement correct et des artifices médiatiques. Plusieurs consciences se rejoignent ici pour défendre une exigence fondamentale qu’est de nommer le réel avec précision, même lorsque cela dérange. Cet ouvrage est une alliance de regards intransigeants face à l’appauvrissement volontaire du langage.
Dans une époque où les mots sont édulcorés, où l’euphémisme devient instrument de pacification, il devient donc urgent de rappeler que le langage n’est jamais neutre. Les euphémismes modernes : administratifs, médiatiques, politiques, ne sont plus de simples précautions : ils anesthésient, ils voilent la gravité des actes, ils protègent l’époque de sa propre lucidité. Le langage ne protège plus l’humain mais il protège les structures de pouvoir et les idéologies dominantes.
Le livre assume ce constat avec une rigueur qui fait sa force et nourrit en même temps sa portée critique. L’écriture de Biasoni est sobre, tendue, austère et refuse le confort du flou. Elle préfère la netteté de la démonstration à la facilité de l’arrondi. Certains y verront de la radicalité or ce n’en est pas une. C’est une méthode, presque une obligation philosophique. Chaque exemple, chaque critique de l’euphémisme répond à une discipline morale : dire la vérité coûte que coûte et rappeler que les mots sont des instruments de responsabilité.
Cette posture n’est pas exempte de limites. La prose, concentrée sur la précision conceptuelle, laisse parfois peu d’espace à l’émotion ainsi qu’au tremblement sensible de l’expérience humaine. C’est aussi ce qui lui confère sa gravité : une architecture intellectuelle solide, tendue vers la lucidité plutôt que vers la consolation.
L’ouvrage ne prétend pas embrasser toute la complexité de la langue, il désigne les glissements silencieux qui dégradent le lien social et intellectuel. Dans une société où l’illusion du politiquement correct masque les responsabilités, refuser le flou devient un acte politique. Nommer, dire, dénoncer : tel est le rôle du langage dans la cité. Cette exigence n’est pas individuelle mais collective et prend une dimension civique. Biasoni assume sa place : ni effacement, ni appropriation. Il inscrit sa voix dans un chœur plutôt que dans une posture d’autorité solitaire.
Ainsi, Les euphémismes de la langue française n’est pas seulement un essai sur les mots : c’est un manifeste philosophique et politique. Un appel à la lucidité face à la langue qui anesthésie, dilue ou manipule. On referme le livre avec la certitude qu’un voile a été levé non par la force d’une voix isolée mais par la persistance d’une parole collective, ferme, enracinée, résolument tournée vers la vérité et la responsabilité.
Doriane Nicol
Maîtresse des écoles et critique littéraire

















