J’ai 75 ans, je suis en surpoids, je ne fais pas de sport – et n’en ai jamais fait. Je suis content de ma condition et ne poursuis pas le rêve fou d’égaler Husain Bolt à la course ou de soulever 150 kilos au développé-couché.
Ces gens me sont, dans leurs qualités physiques pour le moins, largement supérieurs. Je ne les jalouse pas. Nous sommes différents. Mon incapacité – définitive – à les égaler, ne me frustre pas.
Ce type d’inégalités, manifestes, est très bien admis dans la société française. Les dieux du stade sont révérés. On murmure à peine sur leurs revenus pharaoniques, leur train de vie extravagant et leurs automobiles voyantes de marques étrangères.
La même indulgence entoure les vedettes du cinéma et même du petit écran. Les gens de ma génération se souviennent en souriant de la Rolls de l’anarchiste Léo Ferré. On sourit. On n’anathémise pas.
Passe-t-on dans le monde économique – entreprises, commerce, services, finance – le ton change. La fortune est mal vue. L’argent (des autres…) est obscène, l’ostentation est prohibée. L’opulence de la demeure doit se cacher derrière de hauts murs et des haies touffues. Les fêtes somptueuses et autres folles dépenses doivent s’exiler sous des cieux plus cléments et, avant tout, l’automobile doit être discrète : le coupé sport abritant sous son capot une cavalerie généreuse, comme la limousine-carrosse fabriquée à Stuttgart sont des passeports pour un contrôle fiscal mené sans aménité.
Il y a donc des inégalités admises, que certains sociologues appellent des « allant-de-soi », et des inégalités refusées.
Pourquoi cette différence ?
Pourquoi faut-il « réduire les inégalités » dans le monde économique, tout en les révérant dans le monde du spectacle ?
Cette différence de traitement signifie qu’au fond, l’inégalité des êtres ne saurait être niée. Il y a des grands et des petits, des forts et des chétifs, des beaux et des laids, des intelligents et des idiots, des travailleurs et des fainéants, des entreprenants et des subalternes, des créatifs et des routiniers, des sains et des souffreteux, des jeunes et des vieux, des savants et des ignares, des actifs et des oisifs, et aussi des bons et des méchants, des épanouis et des complexés, des héros et des lâches et… des riches et des pauvres.
C’est la nature des choses.
Mais les faiseurs d’opinion français veulent corriger cet état de fait. Et, depuis plus d’un siècle, ils sont parvenus à convaincre une opinion devenue majoritaire. L’organisation sociale peut-elle transformer un laideron en diva, un idiot en génie, un nain en géant ? Que nenni, il n’y a plus que quelques communistes ou nazis attardés pour croire en la transformation sociale de l’Homme en « Homme nouveau ». Ces idéologies messianiques se sont recroquevillées dans le socialisme, l’Etat-providence et le catholicisme social : différentes déclinaisons d’un collectivisme qui faute de pouvoir faire d’un fainéant un travailleur, s’est avisé qu’il était plus facile de prendre au travailleur pour nourrir le fainéant…
C’est la « réduction des inégalités », un slogan commun à l’entièreté du spectre politique. Pas une voie dissidente. Un dogme.
Certes il ne s’agit pas là de forcer un professeur d’université à devenir débile (encore que pour certains économistes, il ne faudrait pas forcer beaucoup…) ou un préfet à faire la circulation au carrefour.
Non. La « réduction des inégalités » porte uniquement sur les inégalités d’argent : fortune, revenus, moyens, aisance. C’est la « justice sociale » : prendre à celui qui a, pour donner à celui qui n’a pas. Cela n’a rien de « juste », car, comme l’a montré Hayek, les inégalités ne se situent pas dans la sphère du juste ou de l’injuste. Pour y revenir, il n’y a rien d’injuste à ce que je sois congénitalement incapable d’égaler Husain Bolt ! Il n’est pas plus injuste qu’un producteur appliqué soit beaucoup plus riche qu’un fainéant affalé sur son canapé à regarder la télévision en buvant des bières.
Conscients de ce que la justification « morale » de cette « réduction des inégalités » est très fragile, les faiseurs d’opinion ont trouvé une rustine : il faut assurer – on entend quelquefois « acheter » – la paix sociale. Curieuse justification. La vieille dame qui laisse son sac au voleur à scooter, achète aussi sa paix : éviter de se faire traîner par terre. Tremblez nantis ! L’homme au couteau entre les dents va venir vous dépouiller. Alors acceptez de vous dépouiller vous-mêmes et vous aurez la paix (sociale).
L’origine du mal se trouve dans ce qu’une fraction dominante de l’ordre intellectuel (universitaires, clergé, littérateurs, journalistes…) s’est appliquée depuis un siècle, en France, à persuader l’opinion que les inégalités économiques sont injustifiées. Elles ont trouvé un terreau fertile dans la jalousie sociale, la crise thymotique et les réservoirs de colère, mis en lumière par Sloterdijk. La « réduction des inégalités » devient une arme idéologique destinée à rendre à l’ordre intellectuel, dans une société tendant à redevenir une société d’ordres (inspirée de l’Ancien Régime) la primauté qu’il croit devoir être la sienne.
Mais cette négation du mérite, dans la sphère économique, ne peut conduire qu’au déclin. D’ailleurs il est là. Ne pas s’en étonner. Enrayer le déclin, c’est revenir aux valeurs de base de la vie : le mérite, l’acceptation du risque, la responsabilité, la rétribution, le libre-arbitre et le choix.
Alors, bien sûr, comme les hommes sont intrinsèquement inégaux, ils le seront aussi dans la société. C’est, comme l’explique Nassim Taleb, ce qui permet le progrès, l’entreprise, la création de richesses.
Les partageux souffrent d’une cécité : plus on cherche à « partager le gâteau », plus il s’amenuise. Le pays ne peut être globalement riche, que si les richesses sont inégalement réparties. Il suffit de changer de paradigme et d’expliquer qu’on ne fera pas de l’auteur un coureur en coupant les jarrets d’Husain Bolt, pas plus qu’on enrichira les Français en dépouillant Bernard Arnaud.
Vive l’inégalité !
Yves Laisné
Docteur en droit, auteur de « La Face cachée de l’exception française »

















