La chronique de Jean-Philippe de Garate
10H36 - mercredi 19 janvier 2022

Chronique pour la nouvelle époque : Balzac (1799-1850), si nécessaire, si contemporain, si urgent

 

Par un de ces paradoxes qui n’affectent que les hommes perclus de certitudes — ce qui en représente un bon nombre — le temps ne serait qu’une « chose qui disparaît » avec les grains d’un sablier. Mais non ! le temps a une consistance en soi-même. « Mon regard est comme celui de Dieu ! il voit les cœurs. Rien ne nous est caché. » (Balzac, L’usurier). Et ce n’est certes pas un hasard si l’argent lui est si intimement associé. L’argent, cette valeur de l’époque, qui a tout supplanté, honneur, gloire, et même l’amour, se joue de tout, de la santé des peuples, des cadavres des pauvres jetés à la fosse, des choix électoraux, des formes que les juristes croient à tort suffisantes pour contenir un État abusif et, en même temps, si anéanti. L’argent se joue de tout, et s’adosse sur le temps… et les intérêts composés.

Relire Balzac, ses œuvres traitant de l’argent, s’avère une plongée salutaire dans un monde dont Napoléon avait jeté « les masses de granit », ces fondements de notre société bourgeoise. Rien n’a changé…sauf que le granit a fondu. Les manipulations politiques, policières, judiciaires, ont eu raison d’un crime et d’un héritage — Une ténébreuse affaire -, tandis que se profile le Hollandais Gobseck, qui, par ses prêts croisés, ses contre-lettres, met Paris et le noble faubourg Saint-Germain à ses pieds… adossé au dévoiement d’un monde judiciaire dont Balzac a tout dit dans La Fille aux Yeux d’Or : un roman dont, j’en mettrais ma main à couper, aucun « grand » éditeur n’accepterait aujourd’hui la publication, tant il est vrai. À (re)lire en urgence !

Mais le pire n’est pas là.

Ferragus, chef des Dévorants, et la Duchesse de Langeais illustrent chacun à sa manière les effets si lourds du temps. Mais ce sont Les Treize — organisation secrète — qui soulignent encore cette dimension et parviennent à la fin des fins. Le roman évoque ces financiers marionnettistes qui tirent les ficelles d’une société qu’ils ont désenchantée. Désenchantée par la destruction des joies simples, d’une forme d’insouciance, le plaisir de vivre, la communion avec autrui, la nature, la destruction d’une organisation sociale complexe comme l’est le monde réel. Gageons que d’aucuns traiteraient aujourd’hui le plus grand écrivain français de conspirationniste. Mais que s’est-il donc passé ? Il y a deux siècles, les Français ne voulaient plus de Charles X, roi voulant réagir ? Ils auront eu Macron… et une forme d’anéantissement.

Dix mille articles de presse, presque autant d’ouvrages s’empilent, traitant de cet envoyé en mission, la marionnette activée par des mains habiles pour abolir toute autre norme que celle des oligopoles dominants. Le « sale boulot » d’un ancien Amiénois larguant provinces, industries nationales et classe ouvrière, État protecteur des gens et structures traditionnelles a été mené à son terme. La France est à genoux. Peut-être à terre.

Il est urgent de (re)lire Balzac ! On n’y trouvera pas de « recette miracle », mais quelques pistes, que les héritiers du grand homme de lettres — fondateur de la société des gens de lettres, à protéger — ne cesseront de reprendre. Que ce soit Flaubert, Zola, Proust ou Céline, tous auront comme préoccupation de tracer avec art les linéaments d’un monde, leur France en réalité détruite. Zola, on l’oublie, connaîtra son plus grand succès de librairie avec « La Débâcle » (1892), roman mêlant guerre contre l’étranger à la guerre civile. Et la débâcle est celle-là même, au printemps, des glaces, des neiges, et du peuple de Paris (1871). On pourrait presque être tenté de reprendre le titre…

Mais pour remettre sur pied le pays, encore faut-il le connaître ! Avec ses 2500 personnages, ses villes visitées, Paris, Tours, d’autres encore, la Comédie humaine — tout un programme — rappelle que seuls un puissant élan national et une volonté de fer telle celle de l’Empereur, peuvent venir à bout d’une débâcle – telle celle du quinquennat finissant.

Le drame du peuple, c’est qu’il ne connaît pas sa force. Il va sagement voter, et fait même le cadeau à ses édiles d’une abstention massive qui, par rebonds, permet à certains d’être élus par un électeur sur huit, sur dix.

Balzac était le contraire d’un démocrate, bien qu’il jugea que le grand parti Tory — conservateur — anglais, s’ouvrant peu à peu au suffrage universel, constituât un modèle.

Peu de gens prennent le temps d’y penser. Pourtant, il suffit de s’arrêter quelques minutes, quelques dizaines de minutes, et dresser calmement le constat. Les discours des ministres sont truffés de citations précieuses, mais l’élection du 28 avril, à les entendre, n’est plus celle d’un président, mais d’un Premier ministre : des ambitions au jour le jour, que des créances sur l’avenir ou des envolées de tréteaux ne peuvent suppléer. Le temps passe, et le pouvoir tente d’étouffer le débat. Les quinquennats Hollande-Macron auront été, dans l’histoire de la cinquième république, une période de basses eaux, où la pensée est réduite à des clichés sans force : le règne du néant.

Néant de lignes claires, tracées et maintenues en dépit d’aménagements nécessaires, néant d’une vraie ambition en politique étrangère, la liste est longue.

Accompagnant la comtesse Hanska, sa future épouse, lors du voyage les menant de Wierzchownia à Paris, Balzac laissa glisser sa plume en des considérations qu’on retrouvait dans son roman Gobzek : « L’or est le spiritualisme de vos sociétés actuelles ». Et il ajoutait, mezza voce : « C’est pourquoi elles périront, toutes, sous peu de temps ».

 

Jean-Philippe de Garate

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