La chronique de Jean-Philippe de Garate
10H29 - mardi 9 mars 2021

« Sinistre mais pas sérieuse ». Retour sur l’affaire Fillon. Chronique de la nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

 

Lors des scandales Stavisky-Prince (1934-35), Winston S. Churchill taxait la justice française de « sinistre mais pas sérieuse ». La lecture d’un hebdomadaire qui ne passe pas pour extrémiste, Le Point pour ne pas le nommer, conforte cette semaine l’adjectif du grand Britannique : la justice demeure « sinistre » ou plus exactement, « ill-looking » en anglais. Malade.

Ce serait ne voir les choses que par le prisme réducteur des petites manières d’un petit monde, un parquet – cette « magistrature, pas debout, mais à plat ventre » décrite par Marcel Aymé dans Du Côté de Chez Marianne– que de s’en tenir aux constats de l’hebdomadaire.

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Il existe un vrai problème qui n’a pas été examiné, une question gravissime qui n’a pas été traitée sérieusement, ni ouverte devant le peuple français, une question qui concerne l’hiver 2016-17, mais surtout l’avenir. Ce n’est pas un scandale, c’est au-delà du scandale.

Cette question est et demeure « l’affaire Fillon ». Mais pas celle que vous pensez !

Les présidentielles sont en vue. Et les coureurs, lentement, précautionneusement, se placent devant les starting-blocks, tandis que leurs entraîneurs, leurs supporters s’animent, s’agitent, commencent à donner de la voix. On sait déjà quels seront les finalistes, encore que rien ne soit jamais sûr. Mais semaine après semaine, on le sent, l’air se charge d’électricité. Les concurrents sentent leur rythme cardiaque s’accélérer. Et de nouveaux venus, tel Eric Zemmour, donnent au scrutin une « coloration », expriment en réalité la puissance de la droite, tandis que se déchirent et, d’une certaine manière, se reconstituent les gauches.

Dans ces conditions, un an et quelques mois avant le jour J des présidentielles, ce qui demeure du domaine de l’inimaginable, c’est l’oubli. Aucun coach sportif, je dis bien « aucun », ne lance son champion dans l’épreuve-reine sans s’être intéressé aux précédentes courses.

Dans notre belle France, pour la seule fois dans son histoire, des primaires avaient été organisées en 2017. On peut en penser ce qu’on veut, mais ces primaires constituaient en elles-mêmes une vraie avancée démocratique, la surprise de l’élimination de Sarkozy et Juppé, présentés comme les favoris, n’en étant pas la moindre des preuves.

Quelques mois après le choix démocratique des Français de droite, quatre juges, tous de gauche, éliminaient le candidat de la droite.

Le scandale Fillon, le vrai, tient précisément à ce fait. D’un côté, le choix clair, public, légitimé par quatre millions et demi d’électeurs, de l’autre, quatre magistrats dont le premier était ostensiblement le « copain de régiment » du président sortant, la deuxième cette femme qui fera état de « pressions » exercées sur elle et dont « Le Point » parle abondamment, le troisième ayant été pris en flagrant délit de « parjure » par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, le quatrième, à l’origine de la mise en examen de Fillon, étant notoirement reconnu comme un militant syndical.

Quatre d’un côté, quatre millions de l’autre. C’est ça, la démocratie ? J’imagine, puisque personne n’en parle, que mes compatriotes trouvent ça normal. Et qu’il faudrait se résoudre à considérer comme établi, l’adage : « Il suffit de se taire. On oubliera à l’ombre d’un autre scandale ». Eh bien non ! Car demain, le coup d’envoi des présidentielles sera donné, alors que rien n’aura été nettoyé – c’est un euphémisme- dans les écuries d’Augias.

Qu’est-ce qu’un Républicain, si ce n’est un homme qui ne se résout jamais à la violation des règles fondatrices de la res publica, quelles que soient des arguties des sophistes et autres juristes aux ordres ? Des juges non élus, non divins, mais vrais fonctionnaires obéissants et/ou militants, ne sont pas habilités, durant la période des élections, durant laquelle s’exprime le seul souverain, le peuple des électeurs, à jouer leur petite partie.

Pire ! Personne n’a donné suite à l’épisode de l’hiver 2016-17 : le « cabinet noir » serait né d’une fantasmagorie de Fillon, le « calendrier infernal » n’existerait pas… sauf que le 4 mars 2017, date de la mise en examen du même Fillon, Macron le dépassait de quatre points dans les intentions de vote. Et Macron n’est pas davantage une fiction…

Faudrait-il s’en remettre aux augures ? Lire dans le marc de café ? Ou croire que le chiffre 4, qui n’existe pas dans les ascenseurs japonais, parce que 4 est le chiffre exprimant la mort, soit synonyme d’enfer ? Quatre millions de Français, quatre fonctionnaires aux ordres, quatre mars, quatre points perdus dans les intentions de vote, qui font basculer l’élection ? L’Asie, décidément, imposerait ses chiffres, ses silences, sa pandémie ?

Le vrai scandale Fillon réside dans un deuxième fait : un mandat présidentiel (2017-2022) après cette intrusion de « l’autorité judiciaire » dans un processus électoral (Fillon avait avec logique dénoncé ce « coup d’Etat institutionnel ») personne – je répète : personne- ne craint que les mêmes causes ne produisent les mêmes effets.

Eh bien moi, si ! Qu’un journal satirique ait de son côté, depuis des lustres, dégommé comme à la fête foraine, des hommes politiques (Chaban-Delmas et sa feuille d’impôts, Giscard d’Estaing et les plaquettes de diamants africains, Fillon et son attachée parlementaire) n’intéresse personne. En n’apercevant pas quelques petits détails :

 

  1. Ces révélations – en français, on écrirait « délations- sont toutes axées sur l’argent. Les histoires de fesses entre adultes (laitier de la Concorde, dix minutes douche comprise et autres mazarinades) comme la mort infligée (Boulin, de Broglie, Fontanet, Charles Bignon…la liste est longue) ressortissent clairement, dans l’esprit public, du domaine du prince. Mais l’argent, lui, demeure la valeur suprême, supérieure au prince. Rien de nouveau depuis Balzac. Les Français ne supportent pas qu’il soit dérogé à cette loi, et un canard satirique constitue notre vrai journal officiel.
  2. Tout le monde en parle mais cela ne choque apparemment personne. La sainte alliance de l’article de presse et de la mise en examen judiciaire constitue la clef d’ogive d’un édifice de destruction. La présomption d’innocence demeure une absolue fiction et les verdicts eux-mêmes sont frappés par leur contradiction : si une Cour d’assises a acquitté un ancien secrétaire d’Etat et une autre – dite d’appel (ce qui est la négation même du jury souverain de la première) – a condamné le même secrétaire d’Etat, où se trouve la « vraie vérité » ? Ce monde de l’incertitude ou des vérités officielles s’auto-détruit par ses approximations et en réalité, petits arrangements.
  3. La France est en danger de mort car il n’est plus possible d’écrire librement (l’exemple-type du cas Fillon est celui de l’affichage d’une moitié de la vérité – l’attachée parlementaire- aux dépens de l’intrusion autrement gravissime d’une « autorité » dans un processus démocratique d’élection du chef de l’Etat, sujet sur lequel l’omerta est totale), il n’est plus possible de penser autrement que hors les trois socles de notre société politique actuelle : formatage, judiciarisation, réduction. Un peu loin du triptyque magique : liberté, égalité, fraternité…
  4. La France est devenue la République des Jivaros. Une société de l’emprise et de la réduction des têtes. Les présidentielles approchent et drapés dans leurs toges, les magiciens sont à la manœuvre. Après Fillon, qui ? 

 

Churchill avait raison. Le mot « gentleman » est décidément intraduisible.

 

Jean-Philippe de Garate

 

 

 

 

 

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