La chronique d'Anne Bassi
10H00 - jeudi 21 janvier 2021

Monsieur Amérique ou l’Amérique à nu, un roman de Nicolas Chemla. La chronique littéraire d’Anne Bassi

 

Quels que soient les espoirs que l’on place en elle, une chose est certaine : l’administration Biden devra gouverner sur l’Amérique que Donald Trump lui a léguée – une Amérique de la post-vérité, malade de ses héros et de son « rêve » rongé par le doute. 

L’investiture du nouveau président est l’occasion pour nous de redécouvrir un « grand roman américain », « Monsieur Amérique » (Editions Séguier), écrit par un Français. Dans ce premier roman sidérant et passionnant, très proche de la biographie, à l’incroyable maîtrise, Nicolas Chemla prend un parti aussi audacieux qu’inattendu : raconter comment l’Amérique a perdu la tête, avec 50 ans de rêve américain, de grandeur et de décadence, au travers du destin épique d’un personnage hors du commun dont le corps lui-même a incarné les espoirs et les excès des Etats-Unis – Mike Mentzer, un bodybuilder qui a bien existé mais totalement oublié, victime d’un Schwarzenegger machiavélique pas encore gouverneur de Californie. 

 

Entretien avec Nicolas Chemla : anthropologue (SOAS) et diplômé d’HEC, consultant et écrivain, son premier essai paru en 2014, « Luxifer, pourquoi le luxe nous possède » (Séguier), reçoit le titre de « meilleur essai sur le luxe » de l’émission Goûts de Luxe, tandis que sa « Petite Anthropologie des Boubours », un essai socio-satyrique qui annonce Trump, est présenté par Libération, qui lui consacre une double page, comme une « prophétie électorale ». Son premier roman, « Monsieur Amérique », paru aux Éditions Séguier en 2019, est salué par des critiques enthousiastes. 

 

Anne Bassi : Il faut un certain culot pour se lancer dans l’écriture d’un « grand roman américain » quand on est Français et qu’on en est à son premier roman. Pourquoi un tel pari ?

Nicolas Chemla : J’ai toujours cru en cette notion vaguement romantique qui veut que l’on ne choisisse pas les histoires que l’on écrit mais que ce sont elles qui nous choisissent. Et je crois par ailleurs en la nécessité d’écrire – la nécessité d’être, pour une histoire ou un livre. Or celle-ci s’est imposée à moi pour diverses raisons et rien ne m’a rendu plus heureux que d’entendre John Little, un ami du héros, me dire que nul autre que moi n’aurait pu écrire cette histoire. 

Je cherchais depuis des années une histoire à écrire, un « grand roman » dans la lignée de la littérature que j’aime lire, et qui vaudrait la peine de s’y consacrer pleinement, et je voulais sortir de cette littérature « essoufflée » qui a tant les faveurs des critiques – une littérature qui n’ose plus s’attaquer à autre chose qu’à soi, qui ne croit plus au pouvoir des mots et de la narration, si ce n’est pour déballer de l’intime ou du témoignage « poignants ». 

Quand j’ai découvert, un peu par hasard, l’histoire vraie de Mike Mentzer, une histoire qui flirte d’emblée avec la légende et qui a des proportions dantesques, cette rencontre s’est imposée à moi comme une évidence : il fallait tout abandonner pour l’écrire. D’autant que c’est une histoire qui « demandait » à être écrite, pour rétablir une forme d’équilibre et de justice – mais aussi pour interroger sur le monde d’aujourd’hui : qu’est-ce que cela dit de notre époque qu’au final l’Histoire retienne et adoube Arnold, qui deviendra gouverneur de Californie, sixième puissance mondiale à l’époque, quand on sait les mensonges, tricheries, manigances et bien pire encore dont il a été capable pour atteindre les sommets. Qu’est-ce que cela dit des valeurs dominantes, et surtout qu’est-ce que cela dit de notre rapport à la vérité ?

 

Pourquoi le body-building et pourquoi Mike Mentzer ?

Depuis des années, je m’intéresse aux questions du corps (c’était le thème de l’épreuve de philo au concours HEC lorsque j’étais en prépa à Louis Le Grand), aux questions du genre, de ses stéréotypes et de ses troubles (j’ai donné pendant plusieurs années des cours sur le sujet à Sciences Po), ainsi qu’à la sociologie du sport. Et j’ai toujours trouvé que le corps était le grand absent de la littérature contemporaine, toujours traité sous l’angle de la maladie ou du désir et de ses excès, mais rarement comme sujet en soi – le texte qu’il écrit et qui l’écrit. Quand on voit tous les enjeux, culturels, politiques et financiers, autour de la santé et du fitness, quand on voit l’importance du « masculinisme » militaro-industriel (que ce soit Trump, Poutine ou Bolsonaro), quand on voit l’importance du « virilisme musclé » dans le djihad (comme il y a eu la « Muscular Christianity au 19e siècle, qui a joué un rôle clé dans le colonialisme), mais également toutes les questions autour du « masculin toxique », je trouve sidérant que si peu d’auteurs, chercheurs ou écrivains, s’intéressent au bodybuilding qui à la fois pose les bases de toutes ces questions et les renverse. Il est à la fois l’aboutissement ultime de la « modernité » (la science, l’industrie, la conquête de l’espace, la technologie, la libération du corps) et le point de bascule dans la « post-modernité » – notamment dans ce qu’il raconte du transhumanisme, mais aussi, plus prosaïquement, en ce qu’il assume de « spectacle du corps », et donc d’artifice ou de simulacre. 

Mais les littérateurs d’aujourd’hui préfèrent se limiter à des sujets familiers, d’emblée « intelligents » et profonds. Alors que je pense que le rôle de la littérature, au contraire, c’est de nous emporter sur des terres inconnues, et de faire découvrir des profondeurs insoupçonnées.

Quant à Mike Mentzer, c’est objectivement un personnage hors du commun, à la fois athlète et philosophe, l’incarnation rare d’un « Renaissance Man », comme disent les Anglo-Saxons. Et il permet de déconstruire, par « le côté obscur », l’un des personnages les plus influents de notre époque – personne, pas même Trump, n’a une influence planétaire aussi large que celle d’Arnold – en ce qu’il englobe à la fois Hollywood, la politique et le sport.



En 2018, The Atlantic publiait un article intitulé « How America Lost its Mind? » dont la chronologie pourrait être calquée sur celle de votre Roman…  Peut-on dire que c’en est le thème ?

Absolument. A travers la rivalité entre Mentzer et Arnold, c’est l’opposition entre deux visions du monde, deux Amérique, que le roman raconte : la bascule de la culture des Pères fondateurs, celle de la Côte Est rigoriste et scientiste, la culture de la sidérurgie, le virilisme militaire, vers la Côte Ouest hédoniste et spectaculaire, la culture des apparences et de l’illusion. 

Mais le roman, comme l’article, raconte surtout comment, de fait, le rêve américain, avec son discours de progrès, de liberté totale et d’épanouissement individuel, contenait d’emblée les germes de son renversement. Il y a une convergence de facteurs vers la fin des années 60 – les drogues de synthèse, le psychologisme et le culte du ressenti, le triomphe du relativisme, les nouvelles technologies – qui pose les bases d’un grand « renversement des valeurs » et de l’ère de la « post-vérité ». Là où Mentzer incarne la croyance dans une vérité unique, rationnelle et objective, Schwarzenegger incarne avant l’heure le triomphe de la vérité « Google », c’est à dire une vérité dont le seul critère est la croyance du plus grand nombre. Or on voit aujourd’hui ce que cela donne : le sentiment de marcher sur la tête, la réécriture de l’histoire, le rejet de l’héritage des lumières et de l’universalisme, la disparition de la notion de justice véritable au profit des tribunaux populaires, la légitimation de pensées « aporiques » qui ne résistent pas à l’analyse et qui pourtant se trouvent « considérées » comme valables…

 

On peut facilement imaginer qu’une bonne partie du public des librairies, comme des journalistes littéraires, trouve le bodybuilding non seulement ridicule mais repoussant. Et pourtant, même si c’est le cas, on est pris dans le flot de l’histoire et on se passionne pour le destin de Mike Mentzer. C’est un tour de force et un tour de magie ! C’est quoi le « truc » ?

Tout d’abord, je suis persuadé que pour quiconque prend le temps de l’écouter, l’histoire de Mike Mentzer est en soi passionnante, incroyable et riche d’enseignements. Elle s’écrit presque toute seule parce qu’elle a tous les ingrédients des grands mythes, le fameux « voyage du héros » de Joseph Campbell. 

Après, j’ai fait le pari de l’intelligence du lecteur (le vrai lecteur, celui qui ne recherche pas le « biais de confirmation » dans ses lectures mais l’ouverture véritable) ainsi que le pari de la littérature, le pouvoir des histoires et celui des mots. Cela veut dire s’inspirer des plus grands, et revendiquer aussi certaines « techniques » de narration éprouvées. J’aime dire que j’ai construit Monsieur Amérique autant comme un roman de Dickens ou de Balzac que comme un film de Pixar. Et c’est en effet les retours que j’ai lus le plus souvent : « jamais je ne pensais me taper six cent pages sur un tel sujet et trouver cela passionnant ».



Propos recueillis par Anne Bassi, présidente de l’agence Sachinka et chroniqueuse littéraire d’Opinion Internationale, qui vient de publier son premier roman, « Le silence des Matriochkas » (Editions Berangel).

 

 

 

 

 

 

Présidente de Sachinka, chroniqueuse littéraire

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