Ensemble contre le coronavirus
02H25 - jeudi 20 février 2020

Crise du coronavirus : déambulation à Belleville

 

Samedi 8 février 2020. À 13h, TF1 montre Shanghai, plus grande mégapole chinoise, avec ses 25 millions d’habitants, à côté de laquelle Paris est un sympathique village gaulois. Une ville déserte. Comme si elle avait été décimée par un virus échappé d’un roman ou d’un film de science-fiction. Mais les habitants de Shanghai sont bien là, terrés chez eux en respect des consignes officielles. Le but : éviter que la diffusion du coronavirus ne dégénère en pandémie nationale, puis mondiale, alors que la mortalité de ce virus est plus proche de celle de la grippe que de celle du choléra ou de la peste.

Shanghai vide, donc. Et pendant ce temps, Paris grouille, comme si de rien n’était… Sauf dans les commerces asiatiques, les restaurants tout particulièrement, comme si l’air de Shanghai s’était subrepticement engouffré dans les murs. Ou dans les esprits.

Métro parisien 18h30. Ligne 2. À la station Stalingrad, une voyageuse de type asiatique prend place à mes côtés. Face à nous, un couple de « bons Français », la cinquantaine bien sonnée. Monsieur et Madame la dévisagent. Regards presque synchronisés, lourds de reproches, et qui mettent mal à l’aise. La dame asiatique toussote, se racle la gorge. Nos vis-à-vis se lèvent immédiatement et se dirigent vers la porte de la rame. Vont-ils sortir à la prochaine station ? Du tout. Ils fuyaient, imaginaient-ils, le coronavirus dont sont certainement porteurs tous les Chinois, et par extension, tous les Asiatiques. De la paranoïa au racisme, il y a un pas que certains franchissent sans hésitation. Le péril jaune.

Quartier de Belleville, à 18h45. Je déambule dans ce quartier que je connais bien, où j’ai quelques amis. Certains y habitent, d’autres y travaillent. Je leur pose la même question : connaissez-vous une personne infectée dans le quartier, ou en avez-vous entendu parler ? Non. Personne n’en connaît une seule. Je rends visite à une amie opticienne. Elle non plus n’a dans son entourage aucune victime du coronavirus. Ni parmi ses clients, mais elle note qu’il n’y a peut-être moins de clients français, ces derniers temps, mais cela est peut-être lié aux vacances scolaires qui viennent de débuter ou à une période de l’année traditionnellement calme. À moins qu’ils soient morts du coronavirus ! Morts de trouille peut-être.

Les restaurants chinois, nombreux à Belleville, ne sont pas déserts, mais on y voit surtout des Asiatiques. Les Français et les touristes, européens en particulier, se méfient. Ils ont peut-être vu les images de Shanghai, et s’imaginent qu’il faut aussi se calfeutrer chez soi, ou mieux, qu’il faut mettre en quarantaine tous les Chinois en attendant qu’il ne reste de Corona qu’une bière mexicaine.

J’ai mes habitudes dans quelques restaurants de Belleville. Je rejoins des amis pour dîner dans l’un d’eux. Je demande à la patronne où sont passés les Français. Depuis le début de la crise, ils se font rares. Elle est inquiète, non seulement par l’impact du virus sur son restaurant, mais aussi par le regard des autres. Je lui dis qu’elle exagère en considérant qu’il s’agit de racisme. Les vrais racistes l’étaient déjà avant le coronavirus, même si son apparition a fait, étrange paradoxe lexical, tomber quelques masques. Mais il est indéniable que les préjugés se nourrissent de coronavirus jusqu’au delirium. Il en a toujours été ainsi lors d’épidémies. Peut-être faudrait-il traiter cette maladie, celle de la psychose infondée, par la dérision et l’humour, en affichant un « menu coronavirus » à base de chauve-souris, de rat et de serpent… en figurines de plastique ? Non. Elle n’a pas envie de s’y risquer, comme si elle craignait que cela soit interprété au premier degré, ou comme une provocation, mais surtout, parce qu’elle pense à ses compatriotes de Chine dont la vie a été bouleversée par l’apparition de la maladie.

En France, il n’y a pas plus de risque de contracter la maladie dans un restaurant chinois, un commerce chinois, en discutant avec un chinois, en serrant la main d’un chinois, qu’en empruntant un bus ou un métro dans lequel il n’y a aucun Chinois, en mangeant dans une brasserie française ou un fast-food américain. Même si le nombre de personnes infectées devait augmenter dans les prochaines semaines, ce qui est probable du fait du temps d’incubation, le risque d’une pandémie à grande échelle demeure faible, et quand bien même se réaliserait-il que nos voisins, nos amis, nos commerçants, nos interlocuteurs chinois n’en porteraient aucune responsabilité. L’ignorance est une maladie très contagieuse et parfois bien plus mortelle que le plus terrifiant des virus. Il est de notre responsabilité collective de l’éradiquer.

Samedi 15 février 2020, 20h. Me voilà à nouveau dans mon quartier du samedi soir. Dans le même restaurant qu’une semaine auparavant. Les clients de type européen semblent être revenus, comme si le vent de panique s’était calmé. Mais la reprise est encore fragile, me dit-on.

A suivre, donc…

Raymond Taube

 

Directeur de l'IDP - Institut de Droit Pratique / rédacteur en chef d’Opinion Internationale

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