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12H46 - mardi 22 novembre 2016

COP22, le Sommet de Marrakech : la conférence myriade. L’analyse de Bettina Laville et les images de la première conférence bilan organisée hier à Paris.

mardi 22 novembre 2016 - 12H46

Marrakech s’achève sur une vive impression de succès, d’abord à cause de la bonne organisation matérielle de cette COP par le Maroc, de la présence d’une quarantaine de chefs d’Etats pour l’ouverture de la plénière, certes principalement venus du continent africain, et de l’engagement des investisseurs et des acteurs tant économiques que de la société civile. Ségolène Royal a d’ailleurs abondamment communiqué sur le succès, en soulignant que la France « a été unanimement saluée pour la réussite de la COP21 et pour avoir œuvré efficacement afin d’obtenir en un temps record les ratifications qui ont entraîné l’entrée en vigueur de l’accord de Paris ».

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Et il y a aussi des déceptions

Mais, comme beaucoup, nous serons plus nuancés sur les résultats concrets de cette COP. Nous continuons de regretter la lenteur des négociations formelles ou non qui ont conduit au document final. Lenteur inévitable à cause de la transition entre deux mondes, celui des COP d’avant l’Accord de Paris et celui du « monde d’après », mais cela aurait pu aller plus vite, si cette transition avait été préparée lors des PréCoP. Certes, la première session de la CMA, soit l’organe des parties à l’Accord de Paris a été ouverte et débouche sur deux documents, l’un intitulé décision de la CMA, l’autre décision de la COP 22. Ils appellent à l’accélération des travaux, indiquent une date butoir sur l’adoption des décisions d’application de l’Accord de Paris, soit en 2018.

En ce qui concerne le renforcement de l’ambition, indispensable si l’on veut respecter le fameux « 2° maximum », le dialogue de facilitation inscrit dans l’Accord de Paris a été confié aux présidents de la COP 22 et de la COP 23 pour entreprendre des consultations inclusives et transparentes avec les parties, concernant l’organisation de ce dialogue, mentionné au paragraphe 20 de la décision de Paris. Autrement dit, il n’y a pas eu d’avancée à Marrakech, mais, consolation, ces consultations auront lieu durant la session de négociations techniques de mai 2017 à Bonn, et durant la COP.

Le Maroc, en ciblant ses priorités, avait inventé la formule « AAA », soit « Afrique, Adaptation, Agriculture ». S’il a réussi son premier défi, mettre l’Afrique au centre des débats de Marrakech, les résultats des deux autres sont plus que modestes. Certes, le paragraphe 5 de la décision de Marrakech « presse les pays développés à continuer leurs efforts pour diriger une part substantielle des financements climat publics vers les activités d’adaptation au dérèglement climatique, et pour s’efforcer d’atteindre un plus grand équilibre entre les financements attribués à l’atténuation au changement climatique et ceux attribués à l’adaptation, reconnaissant ainsi l’importance du financement de l’adaptation ». Mais rien de concret lors de cette COP, rien avant 2018, alors que l’adaptation est un sujet essentiel. La décision de la CMA contient un seul paragraphe au sujet du Fonds d’adaptation, avec une formule vague : « la CMA « considère » que ce fonds « devrait servir l’accord de Paris, sur la gouvernance, les arrangements institutionnels, les  garanties et modalités de fonctionnement présents partout dans le monde. Mais les pays développés sont réticents sur les formes de financement de l’adaptation, qui ne peuvent être que des dons. On peut espérer de la prochaine présidence, les îles Fidji, plus d’opiniâtreté dans ce combat vital.

Le premier véhicule d’investissement privé en adaptation et en résilience, MICA, a cependant été lancé, issu de différents Fonds privés américains, marocains, et le FEM, d’une valeur de 500 millions de dollars.

L’Agriculture aussi a subi un revers, malgré l’annonce par la secrétaire exécutivede l’UNCCD (convention désertification) d’une coordination africaine de lutte contre la désertification et d’une initiative intitulée « SSS » comme soutenabilité, stabilité, sécurité », et l’initiative française 4 pour 1000. Le préambule de l’Accord de Paris reconnaît certes « la priorité fondamentale consistant à protéger la sécurité alimentaire et à venir à bout de la faim, et la vulnérabilité particulière des systèmes de production alimentaire aux effets néfastes des changements climatiques » mais les Parties, s’opposant là aussi entre atténuation et adaptation, n’ont pas trouvé d’accord, et le sujet a été renvoyé à la session de Bonn en 2017.

Sur le renforcement de l’action pré-2020, certes, six paragraphes de la décision de la COP 22 concernent ce thème avec le souhait affirmé de ratifier l’amendement de Doha et l’approbation du partenariat de Marrakech pour l’action mondiale sur le climat lancé par les championnes sur le climat le 17 novembre 2016 pour poursuivre la mobilisation des acteurs non-étatiques. Mais aucune mesure concrète n’a été décidée. Ce n’est que la conséquence de l’absence de mesures sur ce thème dans l’Accord de Paris, pourtant jugé comme essentiel par les scientifiques.

Les fameux 100 milliards ont été réaffirmés, mais la Décision de Marrakech se contente de presser les pays donateurs de continuer à augmenter les montants des financements climat « mobilisés vers cet objectif ».

Les raisons d’espérer

D’abord, le coup de massue de l’élection américaine, suivie de l’annonce de la nomination d’une climato –sceptique à la tête de l’Agence américaine de l’environnement n’a pas provoqué d’annonces de retrait d’autres pays. Au contraire, la conférence est restée unie sur la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Certes, on a pu dire que cette attitude relevait de la méthode Coué, car la non application de l’Accord par les Etats-Unis serait catastrophique, d’abord à cause du signal politique, ensuite à cause de l’arrêt de l’émulation entre la Chine et les Etats-Unis, enfin à cause de la poursuite de la hausse des émissions américaines qui, déjà, n’avaient pas été très ambitieux dans leurs contributions. Néanmoins, toutes les parties se sont accordées dans la Proclamation de Marrakech sur le mot « irréversible » pour l’Accord de Paris.

Le « partenariat de Marrakech pour l’action globale pour le climat » annoncé par les championnes, est en soi une bonne annonce, même si elle recouvre à peu près  la même réalité que l’Agenda Paris Lima, appelé ensuite Global Action. En ce qui concerne les partenariats multiacteurs, les championnes, après avoir été fortement interrogées par les délégués sur l’organisation de l’Agenda de l’Action, ont annoncé un partenariat continu avec des rendez -vous tout au long de l’année entre les COP : dans la première partie de l’année aurait lieu un bilan des priorités, l’élaboration d’un plan de travail et des dialogues régionaux. Serait remis ensuite à chaque COP un « rapport annuel de l’action climatique. » Les résultats de ces partenariats seraient suivis par la plateforme NAZCA.

Aujourd’hui, plus de 12 000 projets concernent les forêts, l’eau, les entreprises et l’industrie, les établissements humains, l’énergie, les océans, les transports et l’agriculture. Au cours des deux semaines de la COP22, ces rassemblements ont réuni plus de 150 conférenciers, dont des ministres, PDGs et maires, et ont attiré plus de 4 000 personnes venues du monde entier.

Mais la gouvernance réelle de cette myriade d’initiatives, et surtout la comptabilisation des émissions évitées, sont encore très floues.

Des progrès importants se dessinent pour l’Afrique : 19 autorités et échanges de marchés de capitaux africains, représentant 26 pays africains, ont signé et approuvé l’Engagement de Marrakech pour l’encouragement des marchés de capitaux verts en Afrique. La Commission européenne a lancé un plan visant à encourager les investissements en Afrique et dans le voisinage de l’Union européenne pour renforcer les partenariats et atteindre les Objectifs de Développement Durable. Ce plan comprend le Fonds européen pour le développement durable, qui atteindra une valeur allant jusqu’à 4.1 milliards d’euros, entraînant un investissement régional public et privé allant jusqu’à 44 milliards d’euros d’ici 2020.

Concernant le Fonds pour l’environnement mondial (FEM), 47 projets ont été approuvés, totalisant 390 millions de dollars pour l’atténuation et mobilisant près de 4 milliards de dollars, sans compter les projets liés aux obligations de la Convention. Pour l’adaptation, un total de 87 millions de dollars pour 13 projets, devraient mobiliser 332 M $ de cofinancement.

Avec l’Initiative pour l’énergie renouvelable des îles, les Maldives collaboreront avec l’Agence internationale des énergies dans les petits États insulaires en développement.

Enfin, l’eau est entrée dans les COP, après 20 ans d’attente… La journée sur l’eau a été très suivie, et très réussie, avec l’annonce de nombreux partenariats.

Une plateforme stratégie 2050 a été lancée avec un fort engagement de l’Allemagne, ce qui est utile pour maintenir un fil rouge de long terme en ce qui concerne la décarbonation mais ce qui reste évidemment très aléatoire au vu des incertitudes démographique, économique et stratégique d’ici à 30 ans.

Le secteur qui reste le plus actif et le plus dynamique est celui qui, dans l’histoire des COP, est apparu le plus tardivement : celui de l’investissement des finances durables. Bien sur, aucune décision multilatérale n’a été prise concernant le prix du carbone mais la thématique a été déclinée dans tous les side-events parlant d’économie et par tous les grands responsables économiques – ainsi que par le Président de la République française.


En forme de conclusion provisoire, la COP22 laissera le souvenir d’une COP de transition et elle sonne la fin de l’euphorie de l’Accord de Paris. Elle ouvre une période nouvelle avec le départ de Ban ki Moon et la prise de fonction de Patricia Espinoza, secrétaire exécutive de la CCNUCC, et bien sur l’élection de Donald Trump. Elle a été caractérisée par une myriade d’initiatives et d’engagements qui incarne les aspirations de cette « multitude » que le monde représente, pour parler comme le philosophe Castoriadis.

Embrasser cette myriade pour la faire concourir à une atténuation significative des émissions, voilà le défi qui devra être relevé pour 2018, ce qui implique un travail intense et régulier des instances de la convention dans l’intervalle des COP.

Autrement dit, c’est bien que l’Accord de Paris soit entré en vigueur mais son application reste à venir, et l’avenir montrera si sa nature souple, et non contraignante sera, en particulier par rapport aux Etats Unis, un avantage, ou une faiblesse.

 

 

Bettina Laville

Présidente du Comité 21

 

 

Retour sur les meilleurs moments de la soirée bilan de la COP22 organisée par Opinion Internationale et le comité 21 hier à Paris. Diaporama et vidéo.

Sont intervenus Chakib Benmoussa, Ambassadeur du Maroc en France, Pierre Cannet, Responsable de Programme Climat, Energie et Infrastructures durables du WWF, Jean-Baptiste Dementhon, Vice President – Technology & Platforms, AAQIUS, Brice Lalonde, Président du Sommet des Entreprises pour le climat, Bettina Laville, Présidente du Comité 21 et Michel Taube, Fondateur d’Opinion Internationale.