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17H33 - lundi 18 janvier 2016

Une école de mannequinat dans une favela de Buenos Aires

lundi 18 janvier 2016 - 17H33

En plein centre-ville de Buenos Aires, au milieu du quartier d’affaire, s’étend le bidonville « Villa 31 ». Un paysage urbain au contraste vertigineux où les resplendissantes tours des grandes entreprises internationales côtoient les immeubles de fortune de la favela argentine. La « Villa 31 » n’a rien d’un logement d’urgence. Emergée dans les années 1930 elle n’a cessé de se déployer dans les interstices du quartier portègne de Retiro et s’établit désormais comme une aire urbaine à part entière qui n’en finit plus de croître. Particulièrement depuis une dizaine d’année, les constructions précaires sont régulièrement surélevées d’un étage supplémentaire pour y accueillir des nouveaux arrivants toujours plus nombreux. Nous avons rencontré l’un d’entre eux, à la trajectoire aussi singulière que significative. Guido nous emmène dans son atelier de mode en plein cœur de la favela, conçu par et pour ses habitants. Bien plus qu’un beau projet, c’est la consécration d’une vie, dans un parcours semé d’embûches. Portrait d’un créateur.

 

Guido - Crédit photo : Guido Models Facebook Officiel

Guido – Crédit photo : Guido Models Facebook Officiel

 

Un itinéraire de vie accidenté

Bolivien d’origine, Guido a fui son pays il y a vingt ans en direction de l’Argentine. Arrivé par le Nord, il a filé tout droit vers la capitale. A ce moment-là il n’avait qu’une idée en tête : se fondre dans l’une des plus grandes agglomérations mondiales et que personne ne retrouve sa trace. En quittant son pays, il a laissé derrière lui un passé tumultueux qui continue de le hanter encore aujourd’hui. Né dans une famille pauvre « où l’on pensait que manger des pommes était réservé aux riches », il grandit dans les rues de la ville de Cochabamba, au centre de la Bolivie. Très jeune, il apprend la débrouille, « une faculté qui me servira toute ma vie », reconnait-il. A l’âge de sept ans il porte les commissions des vieilles dames sur les marchés de fruits et légumes en échange de quelques pièces de monnaie. Ce petit labeur lui permet de survivre et d’investir dans une cartouche de cigarettes qu’il parvient à revendre en se faisant une petite marge. Posté en permanence sur les places de la ville en journée, il écume les bars de la ville le soir pour proposer sa marchandise aux clients. C’est là qu’il fait une rencontre qui va changer sa vie.

Après lui avoir acheté un paquet de cigarettes, un homme le questionne sur ses conditions de vie et le prend rapidement en affection. Il l’appelle « mon fils » et bientôt, lui offre de l’argent et des cadeaux lors de visites de plus en plus régulières. Ce client deviendra le père adoptif de Guido, après avoir enlevé l’enfant à sa famille biologique pour l’emmener dans la sienne, à Tarija, ville coloniale du Sud du pays. De la précarité d’un enfant des rues, Guido bascule dans le luxe ostentatoire d’une famille d’aristocrates provinciaux richissimes. Rétrospectivement, il décrit cette épreuve comme « un changement radical qui ferait perdre pied à tout le monde, surtout à un adolescent ».

« A mes 16 ans j’avais des fringues, des voitures, tout ! Mais je découvris que cela avait un prix : j’ai du endurer des abus… de toutes sortes ». Dépressif, il tombe dans la drogue et l’alcool pour oublier ce quotidien qui le tue à petit feu. Il réalise qu’il ne peut faire part de son désarroi à personne, tant sa nouvelle famille est faite de « gens de bien » au nom trop connu pour être souillé. C’est alors qu’il décide de s’enfuir. Sans un centime en poche à son arrivée à Buenos Aires, il n’a d’autres choix que de squatter un appartement de fortune dans la « villa » (nom argentin de « favela »). Là il y retrouve nombreux de ses compatriotes venus chercher du travail en Argentine. La moitié de la population de la « Villa 31 », le bidonville le plus central de Buenos Aires, est originaire de Bolivie et du Paraguay. L’autre moitié est constituée de migrants internes de l’exode rural et des familles précarisées par la désindustrialisation des années 1990 et la crise économique de 2001. En débutant son projet d’école de mode dans le quartier, Guido va réussir à se faire un nom au sein de la communauté des « habitants de la 31 ».

 

Guido et l’une de ses élèves, shooting sur le toit d’une maison de la villa, en 2013. Crédits : Guido Models Facebook Officiel

Guido et l’une de ses élèves, shooting sur le toit d’une maison de la villa, en 2013. Crédits : Guido Models Facebook Officiel

 

 

L’expérience Guido Models

De son passé douloureux dans sa deuxième famille, Guido n’a gardé qu’un bon souvenir : celui des défilés auxquels il assistait parfois dans l’école de modélisme que tenait son frère adoptif à Cochabamba. Alors qu’il avait « perdu tout espoir d’un avenir meilleur », il eut un jour l’idée de monter une structure similaire pour les enfants du quartier. Après plusieurs petits boulots, il pût acheter une maison dans la villa qu’il convertit en école de mode. Située dans l’allée principale du bidonville, l’école « Guido Models » est rapidement devenue un lieu central de la vie collective.

Trois fois par semaine, il y accueille gratuitement des jeunes, principalement des filles de plus de douze ans, à qui il apprend à défiler dans des tenues qu’il confectionne dans son appartement reconverti en atelier. Outre les cours de podium, maquillage et coiffure, Guido a organisé plus d’une quinzaine de défilés dans le quartier. «Je ne sais pas s’ils deviendront mannequins professionnels, mais je veux qu’ils aient tous la possibilité, au moins une fois dans leur vie, de monter sur scène, se montrer… Ils sont fille ou fils de maçon indépendant et de femme au foyer, des enfants qui n’auraient sans doute pas eu cette opportunité autrement et qui pour certains ne se permettaient même plus de rêver».

 

Quatre élèves de Guido Models devant un graffiti portant le nom du quartier. Crédits : Prudence Alba pour Guido Models Facebook Officiel.

Quatre élèves de Guido Models devant un graffiti portant le nom du quartier. Crédits : Prudence Alba pour Guido Models Facebook Officiel.

 

Loin des strass et des paillettes, Guido revendique « le rôle social du mannequinat ». Pour les adolescents, dont il dit, la gorge nouée, se sentir très proche au regard de sa propre histoire, qui retrouvent confiance en eux. Pour les filles qui sortent du foyer familial auquel elles sont souvent cantonnées. Mais surtout pour le quartier tout entier. « Si l’un d’entre eux réussi grâce à ce projet, c’est tout le monde qui réussit : amis, voisins, parents, toujours là pour aider ».

Une passion pour la mode, sans l’adversité souvent associée à ce milieu. « Aucune importance pour moi qu’ils ressemblent au prototype du mannequin, tout le monde monte à la passerelle de Guido : les jaunes, les bleus et les oranges ; les petits, les grands, les gros… et au pire, on fera une retouche sur le vêtement ! », s’amuse-t-il. « Ce qui compte c’est qu’ils sont tous spéciaux, tant qu’on leur donne des armes pour se sentir fiers. Plus qu’une esthétique c’est une nécessité morale. Surtout quand tu habites une villa ». Lui-même, en portant le projet de Guido Models a du se confronter à une adversité d’un autre type, celle d’un mépris social à l’égard des habitants de la villa et leur supposé mode de vie. « Les gens pensent que l’on est paresseux mais ils refusent de mettre un pied dans la villa et ne se rendent pas compte que c’est un quartier de travailleurs ».

Affiche du documentaire « Guido Models », réalisé par Julieta Sanz en 2015.

Affiche du documentaire « Guido Models », réalisé par Julieta Sanz en 2015.

Des stigmates qui affectent directement la réalisation de son projet : « même quand j’ai des soutiens de principe, personne ne vient constater le travail qui est abattu et les difficultés matérielles dont il souffre, et par conséquent personne ne met la main à la poche ». Quant à solliciter une aide à des organismes d’Etat ou des organisations politiques, Guido préfère se tenir en dehors de tout cela « je sais sur quel terrain ils veulent me mener ». A titre d’exemple, il y a quelques mois, Guido avait demandé une aide matérielle à la mairie de Buenos Aires pour organiser un défilé « en faveur de l’intégration » prêt de la gare routière, réunissant habitants de la villa, du centre-ville et médias. Dans un acte de clientélisme malheureusement classique en Argentine, l’entité politique dirigée par Mauricio Macri alors en campagne pour l’élection présidentielle à ce moment-là, avait accepté de ne prêter un podium qu’à condition que les enfants défilent devant une bannière « Macri Président », en lettres d’or.

 

N’étant subventionné par aucun organisme, Guido doit prendre en charge tout seul les frais liés à cette activité. Grâce à un documentaire multi-primé portant sur son initiative et la communication qu’il assure lui-même en alimentant quotidiennement sa page Facebook, le projet et son fondateur ont tout de même gagné en notoriété au-delà des frontières symboliques du bidonville. Toutefois, cela n’a pas suffit pas à combattre les préjugés ni à sauver une initiative condamnée, selon lui, à une mort certaine du fait d’un manque de moyens. Dans un énième effort d’imagination, il a récemment eu l’idée d’ouvrir un salon de coiffure dans lequel travaillent désormais ses élèves en parallèle de leur formation à Guido Models, une activité qui rapporte un peu d’argent à ses jeunes et va permettre de financer un voyage en Bolivie pour le calendrier 2016 de l’école. Au bout du compte, Guido fait ce qu’il a toujours fait : il invente, il réajuste, il crée.