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09H20 - mardi 23 décembre 2014

Ayotzinapa : une administration de la barbarie

mardi 23 décembre 2014 - 09H20

 

L’image du Mexique se morcèle. Les pratiques clientélistes, la corruption accrue, la violence policière, la banalisation de la torture comme méthode d’interrogation, les liens étroits entre politiques, groupes paramilitaires et narco trafiquants, deviennent peu à peu une réalité encombrante pour le gouvernement. Ces derniers mois ont mis à nu sur la scène internationale, ce quotidien mexicain avec lequel compose la majorité des états de la République, véritable « états-narcos » car ils n’obéissent plus à aucunes règles du jeu démocratique.

 

Ayotzinipa 

Une gestion à la mode telenovela face à des événements dramatiques    

C’est dans la nuit du 26 septembre que la prise de conscience nationale a commencé, non loin de la ville d’Iguala, dans l’État de Guerrero. Des étudiants de l’École Normale Rurale “Raúl Isidro Burgos” de Ayotzinapa[1], défendant un modèle d’éducation alternatif, ont été interpelés par la police municipale, à bord d’autobus qu’ils avaient « réquisitionnés ». Ils récoltaient des fonds pour pouvoir se rendre aux mobilisations organisées à la capitale pour la commémoration du massacre de Tlatelolco du 2 octobre 1968, La police a alors ouvert le feu sur eux.

Le ton fut rapidement donné lorsque tomba un premier jeune, touché par une balle en pleine tête. Il essayait alors de dialoguer avec les forces de l’ordre afin d’apaiser la situation. Les étudiants, non armés, ont essuyé les coups et tenté de fuir le lieu de ce qui deviendra alors un massacre.  

Le bilan est tragique : 7 morts, 25 blessés et 43 étudiants disparus. Cette nuit restera comme l’une des plus noire dans l’histoire contemporaine mexicaine. La consternation du peuple mexicain s’est cristallisée et s’illustre au travers du visage de Julio César Mondragón, retrouvé mort et manifestement torturé sur les lieux des affrontements[2]

S’ensuit alors une cohue médiatique, qui a surtout contribué à estomper le manque flagrant de réactivité de l’État et des autorités durant les heures et les jours suivants[3]. Les épisodes rocambolesques se sont multipliés faisant sombrer le Mexique dans son propre cliché de telenovela. On peut en citer quelques uns comme la fuite et l’arrestation du maire de la ville, José Luis Abarca, et de sa femme, Maria de los Angeles Pineda Villa, qui n’est autre que la sœur de 3 membres des Guerreros Unidos[4], l’arrestation de 22 policiers accusés de l’enlèvement des Normaliens, etc.

Cependant à presque trois mois des disparitions, les interrogations se multiplient et aucune réponse convaincante n’a su être apportée par le Gouvernement. Face à cela, les voix se sont élevées pour briser ce silence institutionnel : « vivos se los llevaron, vivos los queremos ». Ils les ont emmenés vivants, nous les voulons vivants. Tel est le slogan qui représente cette quête de vérité entreprise par les proches et repris par la société mexicaine. Autour des parents des disparus s’est armé un véritable « commando populaire » luttant pour que justice soit faite.  

Des liens entretenus entre délinquance organisée et puissance publique

Les déclarations apportées par le procureur général de la République, Jesus Murillo Karam, exposent la paralysie institutionnelle dont font preuve les autorités, face aux attentes des familles. Lors de sa conférence de presse du 22 octobre 2014, il met en avant l’arrestation de trois soi-disant membres des Guerreros Unidos qui ont permis de retracer avec beaucoup – trop ? – de détails les évènements de la nuit du 26 septembre 2014 et de sceller le sort des 43 jeunes futurs professeurs de la Normale.[5]

Le manque de sérieux dont fait preuve le gouvernement devient explicite et confirme aux yeux du monde entier les liens entretenus entre la délinquance organisée et le gouvernement. La suite de ces épisodes a été remise en cause par l’équipe du journal Proceso. En effet, après avoir enquêté et comparé les différents documents du ministère public et du procureur général de la République, avec ceux récoltés sur les lieux et autour du drame (vidéos des normaliens de la nuit du 26 septembre) les journalistes de Proceso ont pu exposer les incohérences du dossier tel qu’il était présenté par les autorités. Suite à ce retournement de situation, a été rendue publique une série de communications provenant du gouvernement de Guerrero, montrant que les actions des étudiants étaient suivies de près depuis qu’ils étaient parti de la Normale ; ce qui permet de montrer clairement la connivence des autorités avec les évènements d’Iguala. Iguala ne fut pas un simple accident, un « dommage collatéral » de plus, ce fut une opération préméditée par l’élite politique d’Iguala et exécutée par les forces armées (fédérales et municipales)[6].

Ces méthodes gouvernementales héritées des années sombres du PRI[7] effacent les limites entre le domaine privé, le public et le crime organisé. Elles conduisent inévitablement à la destruction du tissu social mexicain et par conséquent à la violation systématique des droits de l’homme dans le seul objectif de protéger les intérêts personnels des grands groupes économiques[8].  

Le Mexique, un État failli ?

La condamnation est aussi forte au niveau international. D’une part, le 3 octobre l’ONU a condamné les actes commis, et d’autre part une coalition de membres du Parlement européen a pris l’initiative d’une déclaration commune, montrant leurs inquiétudes vis à vis d’une situation des droits de l’homme profondément critique et qui ne cesse de se détériorer[9]. Mais c’est Pepe Mujica[10], expliquant que, de loin, le Mexique « donne l’impression d’être un État failli [11]», qui pointe le curseur sur les réels dysfonctionnements étatiques. Il expose les faiblesses d’un État en perte de contrôle, ne sachant plus rétablir la paix sociale et perdant toute once de crédibilité. La responsabilité de l’Etat mexicain est dès lors profondément liée au sort des Normaliens. Le peuple est dans la rue : « Fue el Estado », ce fut l’État ! 

L’incompétence chronique d’un gouvernement incapable d’actions concrètes vis à vis de telles atrocités et l’inertie institutionnelle dans laquelle il se trouve, sont alarmantes et profondément préoccupantes. Il n’y a plus aucune frontière claire entre le rôle des différents acteurs chargés d’enquêter, de rendre justice, et d’assurer l’ordre public, ce qui dans les faits les empêchent de fonctionner efficacement. De plus, la coordination entre les institutions (fédérale, des états, municipale) qui se renvoient les responsabilités n’aide pas ce système en crise à sortir de la paralysie. 

La généralisation des procédures accusatoires qui favorisent les attaques aux libertés fondamentales[12] ainsi que le manque d’indépendance judiciaire tant au sein des tribunaux que dans les enquêtes qui doivent être rapides et impartiales, est accablant. Si certain auteurs matériels (policiers surtout) ont été remis aux mains de la justice, les véritables commanditaires de toutes ces opérations mortelles n’ont pour l’instant jamais été inquiétés. Les autorités se conforment et se tapissent dans l’ombre d’un système juridique, politique et administratif bien pratique, qu’ils ont façonné et perfectionné depuis des années dans le seul but de le rendre désuet, long et inefficace. Il est possible d’illustrer ce postulat par des chiffres extrêmement inquiétants. Les ONG recensent pour 2013, au moins 19.000 disparitions, ce qui se traduit par 51 par jour et plus de deux par heure. En face de ce constat, les plaintes des familles augmentent face à des autorités qui ne veulent même plus recevoir leurs demandes. D’autre part, depuis 2005, on comptabilise seulement 6 sentences condamnatoires (au niveau fédéral) à l’encontre de fonctionnaires pour des faits de disparitions forcées.

CartoonLes évènements du 26 septembre, les arrestations arbitraires qui ont eu lieu lors de la mobilisation nationale du 20 novembre, durant laquelle ont été arrêtées 11 personnes, placées en prison de haute sécurité et accusées de terrorisme[13], mais aussi tous les actes de répression commis par la police lors d’évènements célébrés en faveur des 43 disparus[14], exposent le manque de volonté de l’État mexicain à agir et résoudre rapidement ce conflit grandissant. La criminalisation accrue de la protestation sociale que vit aujourd’hui le Mexique est un motif de préoccupation de plus dans ce combat pour la justice. Cette manière totalement déshumanisante de gérer la crise symbolise l’échec du système mexicain à trouver une sortie de crise acceptable tant sur le plan politique, juridique que sécuritaire .

Il est nécessaire de souligner que les recherches et enquêtes entreprises se sont focalisées dès le départ sur la recherche de restes sans envisager la possibilité de retrouver des étudiants vivants. Celles-ci ont permis, le 4 octobre 2014, la découverte de nombreuses fosses aux alentours d’Iguala. Elles représentent la douleur du peuple mexicain et illustrent parfaitement l’état actuel du pays qui, de long en large, n’est plus qu’un vaste cimetière composé de corps inconnus. La première avancée significative de l’enquête a eu lieu le 6 décembre 2014 lorsque les équipes de médecins légistes (autrichiennes) ont identifié les restes de Alexander Mora Venancio, l’un des disparus[15]. Néanmoins, à l’heure actuelle, il n’y a aucune certitude sur les 42 autres disparus d’Ayotzinapa et les corps retrouvés dans ces fameuses fosses n’ont toujours pas été identifiés.

Les promesses d’assurer un pays moins violent apparaissent illusoires

Le manque de pragmatisme ainsi que la maladresse des autorités se sont illustrés le 4 décembre 2014 lorsque le Président, Enrique Peña Nieto, a reconnu qu’Ayotzinapa représentait une étape dans l’histoire du pays. Cet instant aurait pu être une chance d’appeler à la reconstruction nationale et montrer que l’État détenait encore le contrôle. Cependant, le chef de l’État a demandé aux mexicains de passer outre la douleur et d’aller de l’avant[16]. Les promesses servies par le PRI depuis le début de ce mandat, qui prétendaient « sauver le Mexique » et assurer un pays moins violent[17], sont brusquement apparues comme illusoires et révèlent une réalité quotidienne aberrante.

Si les évènements d’Ayotzinapa montrent un Mexique agonisant dans un contexte de décomposition sociale et institutionnelle, ils sont surtout révélateurs d’une situation endémique sans véritable possibilité de sortie viable, entachant définitivement la crédibilité du Président et de son cabinet. La réputation de la Commission National des Droits de l’Homme se voit elle aussi remise en cause. En effet, son absence dans les débats et dans les enquêtes s’est très rapidement fait remarquer et critiquer, car elle devrait s’élever comme garante et protectrice des droits violés. De plus, l’intervention d’équipe étrangère pour « arbitrer » le processus (présence de légistes et de la délégation de la Commission Interaméricaine[18]) est révélatrice de la crise de légitimité que vivent toutes les institutions mexicaines.

Les disparitions forcées et la pratique de la torture sont des éléments inhérents de la politique gouvernementale entreprise depuis plusieurs sexennats afin de faire taire tous les opposants au régime. L’impunité des auteurs des crimes et la répression à l’encontre des opposants se sont accrues de manière draconienne ces deux derniers années. Ainsi, l’augmentation des prisonniers politiques et de conscience et la multiplication des opérations policières sont révélatrices d’une violence exacerbée[19]. L’assassinat de ces professeurs en devenir ajouté à l’utilisation disproportionnée de la force de la part des autorités, mettent à nu l’incapacité du gouvernement à résoudre les problèmes sociaux profonds et récurrents – l’accès à l’éducation en particulier -, qui fragilisent toute la société. Le conformisme institutionnel et politique du PRI (et de la classe politique en général), s’illustre par le bâillonnement de tous les opposants et de tous les idéalistes, aspirant à corriger les maux dont ils sont victimes. Les Mexicains font face à un pacte institutionnalisé en faveur de l’impunité qui paralyse les échelons moins favorisés de la société.

Aujourd’hui, le Mexique est en ébullition, et l’horreur qu’il vit à un nom : Ayotzinapa.


[1] Ecole rurale proposant une formation pour les jeunes venant de familles pauvres et ouvrières, aspirant à devenir enseignants « sociaux et solidaires ». La formation dispensée vise à créer des professeurs pour tout jeune de petit village rural ne parlant pas l’espagnol. La disparition forcée de ce groupe d’étudiants démontre l’incapacité du gouvernement à gérer de véritables problèmes sociaux et qui a décidé de « couper à la racine » les espoirs d’un Mexique plus juste.

[2] http://www.animalpolitico.com/blogueros-la-dignidad-en-nuestras-manos/2014/11/05/memoria-verdad-y-justicia-para-el-normalista-julio-cesar-mondragon-fontes/

[3] Chronologie des faits réalisée par TeleSur : http://desaparecidosmexico.telesurtv.net/

[4] Groupe appartenant à la délinquance organisée

[5] Le récit des faits du 26 et 27 septembre rapporté par les 3 suspects arrêtés étaient extrêmement précis avec de nombreux détails. Les 3 suspects ayant déclarés avec exactitude les mêmes faits, ceci remet bien évidemment en cause la véracité de ces témoignages ficelés.

[6] Entretien avec la journaliste Anabel Hernandez pour le journal Proceso, qui révèle les résultats de son enquête réalisée depuis plus de 2 mois auprès des institutions mexicaines pour récupérer tous les documents légaux afin de pouvoir comparer les différentes versions et mettre au jour les actes de torture perpétrés contre les premiers policiers arrêtés (qui ont alors déclaré faire parti des Guerreros Unidos). http://aristeguinoticias.com/1512/mexico/caso-iguala-participaron-de-federales-y-tortura-a-testigos-anabel-hernandez/

[7] Parti Révolutionnaire Institutionnel qui a gouverné le Mexique pendant 70ans, constituant une « dictature parfaite » jusqu’à l’alternance politique de 2000. Enrique Peña Nieto, l’actuel président est issu de ce parti. Le contexte dans lequel s’est déroulé son élection nous offre un panorama édifiant de la confiance que les mexicains lui octroient. Les scandales et les violations aux droits de l’Homme se sont vu augmentés depuis que Peña Nieto est au pouvoir, mais il est aussi accusé d’être à l’origine d’autres violations des droits de l’Homme dans l’Etat de Mexico, Atenco par exemple, qu’il gouvernait avant d’être Président de la République.

[8] Le récent scandale révélé par les journalistes d’Aristegui Noticias (http://aristeguinoticias.com/0911/mexico/la-casa-blanca-de-enrique-pena-nieto/)sur la Casa Blanca dont dispose la première dame et qui n’avait jamais été déclarée par le couple présidentiel à montré l’existence de véritables conflits d’intérêts se matérialisant par l’enrichissement de certains grands groupes (Grupo Higa) grâce aux contrats émis par le pouvoir pour l’édification d’œuvres publiques.

[9]Déclaration du 10 octobre 2014 par 21 députés européens. Disponible : http://www.dw.de/popups/pdf/39125580/141010-letter-def-es-meps-iguala-guerrero-students-2pdf.pdf

[10] Président d’Uruguay

[11] http://mexico.cnn.com/nacional/2014/11/22/mexico-da-la-sensacion-de-ser-un-estado-fallido-dice-jose-mujica

[12] Les tortures afin d’obtenir des confessions ou la signature de feuilles blanches sont des pratiques banalisées dans les ministères publiques chargés de recevoir les plaintes et de commencer les enquêtes. Les confessions sont utilisées pour justifier des délits de droit commun ou fédéral.

[13] http://www.elmundo.es/internacional/2014/11/24/54736be8e2704e27578b4585.html

[14] Affrontement entre des normaliens et les forces de l’ordre lors de l’organisation d’un concert en faveur des 43 disparus : http://www.sdpnoticias.com/local/guerrero/2014/12/14/reportan-enfrentamiento-entre-normalistas-y-policia-federal-en-chilpancingo. Aussi http://www.sinembargo.mx/16-12-2014/1193995

[15] http://www.proceso.com.mx/?p=390090. Voir aussi le rapport légiste autrichien : http://static.telesurtv.net/filesOnRFS/news/2014/12/07/documento_con_el_anxlisis_de_adn-1_de_alexander_mora1.pdf

[16] http://www.sexenio.com.mx/articulo.php?id=56314

[17] Couverture du Times en date du 24 février 2014: Saving Mexico. http://content.time.com/time/covers/pacific/0,16641,20140224,00.html

[18] http://www.animalpolitico.com/2014/11/mexico-firma-acuerdo-para-que-cidh-brinde-asistencia-en-caso-ayotzinapa/

[19] La mort de 21 personnes exécutées (extra judiciairement) à Tlatlaya, Etat du Mexique, le 30 juin 2014. Cela nous apporte un témoignage supplémentaire et édifiant sur les pratiques policières orchestrées au Mexique. http://www.milenio.com/firmas/ruben_alonso/Tlataya-Ayotzinapa_18_398540203.html

Doctorante en Droit à l'Université Pierre Mendès France de Grenoble, spécialiste des Droits de l'Homme et des études Latino-américaines (Amérique centrale – Mexique)