Edito
09H34 - mardi 17 mars 2026

La mort de Jürgen Habermas ou le crépuscule d’une certaine idée de l’Europe. L’édito de Michel Taube

 

La mort de Jürgen Habermas ou le crépuscule d’une certaine idée de l’Europe. L'édito de Michel Taube

Avec la disparition de Jürgen Habermas à l’âge de 95 ans, c’est bien plus qu’un philosophe qui s’éteint. C’est une conscience européenne, l’une des dernières grandes voix issues du traumatisme du XXe siècle, qui disparaît. Pendant plus d’un demi-siècle, ce penseur allemand aura tenté d’apporter à l’Europe une boussole intellectuelle et morale, convaincu que le continent ne pouvait survivre aux tragédies de son histoire qu’en inventant une forme nouvelle de communauté politique.

Habermas appartenait à cette génération façonnée par l’ombre du nazisme et la reconstruction morale de l’Allemagne. Héritier critique de l’École de Francfort, il consacra sa vie à réfléchir aux conditions d’une démocratie véritablement délibérative, fondée sur la raison, le dialogue et l’espace public. Sa pensée s’articule autour de ce qu’il appelait l’« agir communicationnel », une idée simple mais ambitieuse : les sociétés démocratiques doivent reposer sur la discussion rationnelle entre citoyens libres plutôt que sur la domination ou la manipulation.

Deux ouvrages majeurs résument l’architecture de sa pensée. Dans L’espace public (1962), il analyse la naissance de cet espace de discussion où les citoyens débattent des affaires communes, condition indispensable selon lui d’une démocratie vivante. Puis, dans Théorie de l’agir communicationnel (1981), œuvre monumentale, il développe l’idée que la rationalité humaine s’exprime avant tout dans le dialogue et la recherche d’un consensus fondé sur l’argumentation plutôt que sur la force.

Mais Habermas ne fut pas seulement un philosophe de la démocratie. Il fut aussi, et peut-être surtout, un penseur de l’Europe. Chantre du patriotisme constitutionnel, forgé notamment dans son livre « La constitution de l’Europe », cette belle idée presque utopique, il croyait possible de dépasser les nationalismes historiques du continent en fondant l’attachement politique non plus sur la nation, la langue ou l’ethnie, mais sur des valeurs communes inscrites dans un cadre juridique partagé. Dans cette perspective, il soutenait une vision clairement fédéraliste de la construction européenne. L’Union européenne devait devenir une véritable communauté politique, dotée d’une souveraineté démocratique capable de transcender les États.

Il partageait ainsi, à sa manière, l’intuition d’Edgar Morin d’une « communauté de destin » européenne. L’Europe ne devait pas être seulement un marché ou une administration technocratique, mais une aventure politique et intellectuelle capable d’unir les peuples du continent autour d’un projet commun.

Force est de constater que ce rêve, ou du moins cette ambition, ne s’est que partiellement réalisé. Depuis les années 2000, l’Union européenne a progressivement quitté le terrain des grands idéaux pour s’enliser dans des logiques économiques et bureaucrartiques qui ne correspondent en rien aux textes fondateurs de l’Europe. La tentative de Constitution européenne, dévoyée par ses rédacteurs eux-memes, rejetée par référendum en 2005 a marqué un tournant.

Les États-nations, que certains imaginaient en voie non de dépassement mais de coordination supranationale, ont repris une place écrasante dans l’équilibre européen.

Aujourd’hui, l’Europe avance moins sous l’impulsion d’un projet fédéral que par compromis successifs entre gouvernements nationaux. Le désir d’Europe demeure réel dans de nombreux pays, mais il se traduit davantage par des coopérations pragmatiques que par l’abandon volontaire d’une part substantielle de souveraineté dans un projet commun à la hauteur des défis mondiaux. Aujourd’hui, l’euro ne se ferait plus, tant les logiques nationalistes perdurent.

La mort de Jürgen Habermas résonne ainsi comme le symbole d’une transition historique. Elle marque peut-être la fin d’une génération d’intellectuels persuadés que l’Europe pouvait se construire avant tout comme un projet moral et politique né des ruines de la Seconde Guerre mondiale.

Car l’Europe d’aujourd’hui se retrouve confrontée à d’autres réalités : le retour des rivalités géopolitiques, la guerre aux portes du continent, la compétition économique mondiale, et les tensions internes qui fragilisent son unité.

Avec Habermas disparaît en quelque sorte le dernier grand théoricien d’une Europe idéaliste, rationnelle et fédérale. Une Europe qui croyait pouvoir conjurer les démons de l’histoire par la seule force de la raison et du droit.

Le continent entre désormais dans un nouveau chapitre de son histoire. Et dans ce chapitre, hélas, la voix des philosophes semble parfois peser bien peu face au bruit des canons et au retour des puissances.

 

Michel Taube

Directeur de la publication