Edito
07H05 - mardi 10 février 2026

Patrice Fabre (groupe Karibea) : « Sans touristes toute l’année, la Martinique n’aura pas de modèle économique viable. »

 

Patrice Fabre (groupe Karibea) : « Sans touristes toute l’année, la Martinique n’aura pas de modèle économique viable. »

La Martinique ne manque ni de beauté, ni d’atouts, ni de talents. Elle manque juste de touristes… toute l’année.

On parle beaucoup du coût de la vie, du coût du travail, des contraintes administratives, des dispositifs fiscaux, des aides à solliciter. Mais le sujet central est ailleurs. Il est presque brutal de simplicité. Sans clients, il n’y a pas d’économie touristique. Et sans économie touristique solide, il n’y a pas de développement durable pour l’île.

Or aujourd’hui, nous sommes pleins quatre à cinq mois par an. Saint-Lucie, la Barbade, La République dominique, c’est toute l’année. Et toute la Caraïbe vit sous les mêmes cieux et les mêmes contraintes climatiques.

Le reste de l’année, de mai octobre nos hôtels tournent au ralenti, nos meublés touristiques sont vides, nos investissements peinent à se rentabiliser, et nos projets restent en suspens. Un taux d’occupation annuel de 60 % ne permet pas de bâtir un modèle viable. Il faudrait 70 %. Nos concurrents caribéens, eux, remplissent leurs structures douze mois sur douze.

La différence n’est pas climatique. Elle est structurelle.

 

La Martinique n’a qu’une seule porte d’entrée

Quatre-vingts pour cent des visiteurs arrivent par avion. Contrairement à une destination continentale, on ne vient pas en Martinique en train ou en voiture. L’aérien est notre unique accès au monde. Cela signifie une chose très claire : si nous voulons développer le tourisme, nous devons développer massivement nos liaisons aériennes, les diversifier et en maîtriser les coûts.

Or le prix du billet reste aujourd’hui un frein majeur. Le désenclavement aérien n’est pas un sujet technique. C’est le cœur même de notre stratégie touristique.

 

Vous avez dit attractivité ?

La diversification des marchés est tout aussi stratégique. Le Canada, l’Europe, au-delà de l’Hexagone, doivent devenir des flux réguliers. Mais pour cela, encore faut-il que la destination soit perçue comme attractive. Et l’attractivité ne se résume pas à une carte postale.

Être attractif, ce n’est pas seulement accueillir. C’est investir, entretenir, moderniser en permanence.

Nos hôtels, nos hébergements, nos équipements doivent évoluer. Cela suppose des investissements lourds, des financements longs garantis par des dispositifs innovants, une vision dans la durée. Sans ces financements adaptés, aucune modernisation n’est possible.

 

Le tourisme est un écosystème, pas une vitrine

Le tourisme ne se limite pas à l’hôtel et à l’avion. Il commence dès la sortie de l’aéroport. Il se poursuit sur les routes, dans la signalétique, dans l’entretien des sentiers, dans la qualité des espaces publics, dans la fluidité des déplacements.

Les embouteillages, l’absence de transports en commun réellement organisés, les grèves à répétition, la dégradation de certains espaces, tout cela fait partie de l’expérience du visiteur. Le tourisme est un écosystème complet qui exige une coordination étroite entre les entreprises et les collectivités.

Le touriste ne reste pas enfermé dans sa chambre. Il loue une voiture, visite l’île, va au restaurant, achète du rhum, découvre nos musées, participe aux excursions. Il irrigue l’ensemble de l’économie martiniquaise, du bâtiment à l’agriculture, en passant par la culture et les services.

Avec des touristes toute l’année, c’est tout le tissu économique qui respirerait différemment.

Je ne parle volontairement ni de LODEOM ni d’aides fiscales. Ce ne sont pas des solutions de fond même si nous y sommes vigilants. Sans clients, aucun dispositif fiscal ne peut sauver un modèle économique.

En revanche, une question est centrale et trop souvent sous-estimée : la promotion.

Nos équipes du tourisme font un travail remarquable avec des moyens insuffisants. Pendant que nos concurrents investissent massivement dans la publicité, nous essayons d’exister avec des budgets contraints. Comment espérer attirer des touristes sans campagnes de promotion à la hauteur ?

La venue des Miss France en décembre dernier et la Transat Café L’Or sont des projecteurs puissants sur notre belle île, des promesses d’ambition nationale pour la Martinique.

Une alliance public privé pour promouvoir la destination Martinique est aussi une piste sérieuse. On ne peut pas être une destination chère et invisible.

Bien sûr, il faut de l’eau, de l’électricité, de la sécurité. Ce sont des prérequis. Mais ensuite, il faut vendre la destination. Aujourd’hui, nous n’en avons pas les moyens.

Et pourtant, je reste profondément optimiste.

Lorsque je compare la Martinique à ses concurrents, je suis convaincu que nous avons tout pour réussir. Une île magnifique, une population exceptionnelle, des savoir-faire remarquables.

Ce qui nous manque, ce n’est pas le potentiel. C’est la capacité collective à le mettre en valeur, de manière coordonnée, assumée, ambitieuse. Ce sont des statistiques vérifiées et détaillées sur la fréquentation touriste de l’île. C’est une vision globale partagée par tous les acteurs.

 Avec une ambition stratégique : faire venir des touristes toute l’année.

 

Patrice Fabre

Dirigeant du groupe Karibéa Hôtels & Résidences, fondateur de l’école Vatel en Martinique qui forme les futurs cadres et collaborateurs dans le tourisme, il  est Président de la commission tourisme du MEDEF Martinique qui a élaboré en 2025 ses propositions pour le développement du tourisme en Martinique, et membre de la commission tourisme du MEDEF national.