Edito
07H30 - dimanche 25 janvier 2026

Sobriété numérique : quand l’État choisit la décroissance sans le dire. Tribune de Benjamin Cauchy et Thibaut Mathieu, dirigeants du cabinet Archimède

 

Sobriété numérique : quand l’État choisit la décroissance sans le dire. Tribune de Thibaut Mathieu et Benjamin Cauchy, dirigeants du cabinet Archimède

Il faut désormais appeler les choses par leur nom.

En affirmant que le développement des data centers serait « incompatible avec l’Accord de Paris », l’ADEME ne se contente plus d’alerter. Dans son rapport « Prospective d’évolution des consommations des centres de données en France de 2024 à 2060 » de janvier 2026, l’Agence de la transition écologique prend position idéologiquement et propose, implicitement mais clairement, une politique de rationnement numérique. Ce n’est plus de l’expertise, c’est un choix politique.

Le raisonnement avancé est simple, presque caricatural : les data centers consomment de l’électricité → leur consommation augmente → donc ils menacent le climat.

Ce syllogisme est faux.

Il est faux parce qu’il évacue volontairement la question centrale, celle du contenu carbone de l’électricité. La France produit une électricité décarbonée à plus de 90 %. Toute sa stratégie climatique repose sur un principe clair : décarboner par l’électrification. Ce principe vaut pour les transports, le chauffage, l’industrie, l’agriculture mais lorsqu’il s’agit du numérique, ce raisonnement disparaît soudainement, comme si une consommation électrique devenait, par nature, suspecte. Comme si le kilowattheure numérique était intrinsèquement coupable. Ce renversement n’a rien de scientifique, il est idéologique.

Lorsque l’ADEME affirme que l’efficacité énergétique, l’optimisation des infrastructures ou la récupération de chaleur fatale « ne suffiront pas », elle acte quelque chose de beaucoup plus profond, le refus de croire au progrès. À partir de là, il ne reste qu’une option, agir sur la demande.

Limiter. Contraindre. Réguler les usages.

C’est exactement ce que recouvre l’expression policée de « politique active de sobriété numérique ». Mais de quelle sobriété parle-t-on ? De quels usages faudra-t-il se passer ? Qui décidera de ce qui est utile, superflu, légitime ou excessif ? Ces questions ne sont jamais posées, elles sont soigneusement évitées.

Ce flou n’est pas anodin. Car le numérique ne concerne plus seulement le divertissement ou le confort individuel. Il structure désormais les services publics, la santé, l’éducation, la finance, la recherche, la sécurité, la défense et l’intelligence artificielle. Parler de sobriété des usages numériques, sans jamais dire lesquels, revient à déléguer un pouvoir immense à l’administration, sans débat démocratique.

C’est une logique de planification par défaut, qui avance masquée.

Autre impensé majeur, la demande numérique ne disparaît pas parce qu’on la restreint localement, elle se déplace. Limiter les data centers en France, c’est externaliser les infrastructures, dépendre de clouds extra-européens, consommer une électricité souvent plus carbonée, perdre toute capacité de pilotage et de régulation. La sobriété nationale devient alors une hypocrisie climatique, puisqu’elle repose sur l’importation invisible des émissions. Ce mécanisme est connu, documenté, mais systématiquement ignoré.

L’intelligence artificielle cristallise toutes les peurs : opacité, puissance, consommation, dépendance. Mais elle ne fait que révéler une réalité plus dérangeante encore, la transition écologique va exiger plus d’électricité, pas moins. Plus d’électricité pour remplacer le fossile, plus d’électricité pour piloter des systèmes complexes, plus d’électricité pour optimiser les réseaux, l’industrie, la logistique. Refuser cette réalité, c’est refuser la transition elle-même.

Ce que propose implicitement l’ADEME, ce n’est pas une écologie de la transformation, mais une écologie de la restriction. Une écologie qui doute de la technologie, se méfie de l’industrie, et préfère la limitation des usages à l’arbitrage stratégique.

Cette vision a le droit d’exister. Mais elle doit être débattue politiquement, pas imposée par le biais de rapports techniques car derrière la sobriété numérique, il y a une question simple : acceptons-nous collectivement une trajectoire de décroissance technologique ? Si la réponse est oui, alors qu’on le dise clairement. Mais si au contraire la réponse est non, alors il faut cesser de présenter le numérique comme un problème, et commencer à le penser comme une solution.

La transition écologique ne se fera ni contre la technologie, ni contre l’électricité, ni contre le numérique, elle se fera par des choix clairs, assumés et démocratiquement débattus. La sobriété imposée n’est pas une politique climatique.

C’est un renoncement stratégique.

 

Thibaut Mathieu & Benjamin Cauchy

Cofondateurs du Cabinet Archimède, cabinet de conseil indépendant spécialisé dans l’assurance des infrastructures critiques, des collectivités et des risques industriels et technologiques.

Trump et le chaos du monde. Tribune de Michel Scarbonchi

Trump et le chaos du monde. Tribune de Michel Scarbonchi
Pas un jour sans qu’une décision du Président américain ne bouleverse la planète. Trump applique cette formule de Claudel  » aussi loin qu’on peut aller, j’irai, aussi loin qu’ont ne peut aller,…
Michel Scarbonchi