
Il est des décisions qui dépassent les clivages du moment. Des choix qui nous obligent à regarder notre histoire en face, sans complaisance mais sans repentance permanente. L’entrée de Marc Bloch au Panthéon appartient à cette catégorie. Car ce n’est pas seulement un immense historien que la République s’apprête à honorer. C’est un homme. Un Français. Un résistant. Un patriote. Un témoin de ce que notre pays a produit de pire et de meilleur.
Marc Bloch sera le premier historien à entrer au Panthéon. Fondateur de l’École des Annales, il a révolutionné l’étude de l’histoire en l’ouvrant aux sciences sociales, à l’économie, aux mentalités collectives. Son œuvre continue d’inspirer des générations de chercheurs à travers le monde. Mais réduire Marc Bloch à sa contribution universitaire serait passer à côté de l’essentiel.
Car l’homme ne s’est jamais contenté d’observer l’histoire. Il l’a vécue. Il l’a servie. Il l’a parfois subie.
Combattant héroïque de la Première Guerre mondiale, décoré pour son courage, il aurait pu rester à l’écart lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata. À cinquante-trois ans, père de famille nombreuse, professeur à la Sorbonne, il aurait eu mille raisons de laisser les plus jeunes partir au front. Il choisit pourtant une nouvelle fois de servir la France. Parce que pour lui, la patrie n’était pas un concept abstrait mais une fidélité.
Et c’est précisément cette fidélité qui donne à son œuvre la force d’un témoignage unique.
Lorsque la France s’effondre au printemps 1940, Marc Bloch est aux premières loges. Il voit l’armée allemande balayer en quelques semaines ce qui semblait être l’une des grandes puissances militaires du continent. Il assiste à la débâcle, à la désorganisation, à la paralysie des élites politiques, militaires et administratives. De cette expérience naîtra un livre exceptionnel : L’Étrange Défaite.
Dans cet ouvrage devenu un classique, il refuse les excuses faciles. Il ne cherche ni boucs émissaires ni circonstances atténuantes. Avec la rigueur de l’historien et la douleur du patriote, il dissèque les causes profondes de la catastrophe. Il y décrit une France vieillissante, prisonnière de ses habitudes, incapable de comprendre les mutations du monde et les nouvelles formes de guerre. Derrière l’analyse militaire se dessine une interrogation plus vaste : comment une nation aussi brillante a-t-elle pu sombrer si rapidement ?
Cette question conserve aujourd’hui une résonance troublante.
Mais Marc Bloch ne s’est pas arrêté au constat. Parce qu’il croyait à la France malgré ses faiblesses, il fit le choix de la résistance. Juif dans une France livrée à Vichy et à l’occupant nazi, il aurait pu chercher uniquement à sauver sa peau. Il choisit de continuer le combat. Arrêté par la Gestapo, torturé, il sera fusillé en juin 1944 avec plusieurs de ses compagnons.
Son destin résume à lui seul la tragédie française de ces années noires.
Car s’il put traverser la guerre jusqu’à son arrestation tragique en 1944, c’est que des Français cachèrent des juifs comme lui.
Avec Marc Bloch entrent aussi au Panthéon ceux que l’histoire oublie trop souvent : les Justes, ces Français anonymes qui refusèrent la lâcheté et la soumission et sauvèrent des juifs du nazisme et de leurs collabos. Ainsi, dans la Creuse, où il rédigea une partie de L’Étrange Défaite, de nombreuses familles cachèrent des Juifs alsaciens pour leur éviter la déportation. Des hommes et des femmes ordinaires qui, sans discours ni décorations, choisirent simplement l’honneur.
Mon propre père, né à Belfort en 1929, fut de ces jeunes juifs qui trouvèrent refuge dans cette terre creusoise, à Boussac, grâce au courage silencieux de Français qui avaient compris que l’humanité devait l’emporter sur la peur.
Marc Bloch repose aujourd’hui au Bourg-d’Hem, un village de quelques centaines d’âmes du nord de la Creuse, auprès de son épouse Simonne Vidal. Une sépulture discrète pour un homme immense. Une tombe qui rappelle que la grandeur française ne se mesure pas toujours à la taille des monuments mais souvent à la force des consciences.
L’entrée de Marc Bloch au Panthéon nous rappelle une vérité essentielle : il n’existe pas une seule France. Il y a toujours eu deux France. Celle qui capitule et celle qui résiste. Celle qui se résigne et celle qui se bat. Celle qui détourne le regard et celle qui tend la main. Celle qui collabore et celle qui libère.
La vie de Marc Bloch nous enseigne que ces deux France coexistent souvent au même moment, parfois au sein d’une même génération. Les ombres et la lumière. Les renoncements et les sursauts. Les défaites et les renaissances.
C’est pourquoi son entrée au Panthéon est bien plus qu’un hommage académique. C’est une invitation adressée à chacun d’entre nous. Dans les épreuves que traverse notre pays, face aux doutes, aux fractures et aux inquiétudes de notre temps, il nous appartient toujours de choisir notre camp.
Marc Bloch l’avait choisi.
Celui de la France qui ne renonce jamais.
Michel Taube




















