Edito
10H39 - mardi 23 juin 2026

Après le Brexit, le Frexit ? L’édito de Michel Taube

 

Après le Brexit, le Frexit ? L'édito de Michel Taube

Il y a dix ans, presque jour pour jour, le Royaume-Uni prenait une décision qui allait bouleverser l’histoire européenne contemporaine. Le 23 juin 2016, les Britanniques choisissaient de quitter l’Union européenne. Le Brexit était né. Ironie de l’histoire, ce référendum avait été voulu par un Premier ministre conservateur, David Cameron, convaincu qu’il gagnerait son pari et ferait taire les eurosceptiques de son propre camp. Il provoqua exactement l’inverse.

Dix ans plus tard, le débat demeure entier. Le Brexit fut-il une erreur historique ou l’expression légitime d’un peuple souverain décidant de reprendre son destin en main ? Les faits économiques sont contrastés mais globalement décevants. Le Royaume-Uni n’a pas sombré comme certains l’annonçaient. Il n’a pas non plus retrouvé la prospérité miraculeuse promise par les partisans de la rupture. Les échanges commerciaux se sont compliqués, les investissements ont souffert et les relations avec le continent demeurent tendues. Beaucoup y voient aujourd’hui un accord perdant-perdant.

Pour autant, réduire le Brexit à ses conséquences économiques serait passer à côté de sa véritable signification politique. Les Britanniques ont rappelé une vérité fondamentale : dans une démocratie, un peuple souverain conserve le droit de choisir sa voie, même lorsque ce choix paraît risqué ou contestable. C’est sans doute cette affirmation de souveraineté qui continue de fasciner bien au-delà des frontières du Royaume-Uni.

La question mérite donc d’être posée : la France est-elle à l’abri d’un Frexit ?

À première vue, la réponse semble évidente. Aucun grand parti de gouvernement ne défend aujourd’hui la sortie de l’Union européenne. Même le Rassemblement national a abandonné cette proposition après les débats de la campagne présidentielle de 2017. Marine Le Pen a compris qu’une majorité de Français demeurait attachée à l’euro et à l’appartenance à l’Union.

Mais les idées ne disparaissent jamais totalement. Combien de cadres, de conseillers ou de sympathisants de la droite nationale continuent de penser qu’une sortie de l’Union européenne constituerait, à terme, la seule manière de restaurer pleinement la souveraineté française ? Combien sont-ils à considérer que le Frexit reste l’objectif ultime sans oser l’assumer publiquement tant le sujet demeure sensible dans l’opinion ?

La montée en puissance des mouvements souverainistes partout en Europe montre en tout cas qu’une partie croissante des citoyens ne se reconnaît plus dans le fonctionnement actuel de l’Union. Immigration, normes, concurrence, politique énergétique, bureaucratie bruxelloise : les sujets de mécontentement s’accumulent et nourrissent une contestation profonde du projet européen tel qu’il s’est construit depuis plusieurs décennies.

Pour autant, les enquêtes d’opinion révèlent une réalité plus nuancée. Les Français critiquent souvent l’Union européenne, mais ils restent majoritairement favorables à l’appartenance de la France à celle-ci. La perspective d’un Frexit ne rassemble aujourd’hui qu’une minorité de citoyens. Les Français veulent moins quitter l’Europe que la transformer.

Et c’est là que réside sans doute le véritable enjeu. Car le débat n’oppose plus les partisans de l’Europe à ses adversaires. Il oppose désormais les défenseurs du statu quo à ceux qui souhaitent une refondation profonde du projet européen. Fait révélateur, même des personnalités profondément européennes comme Bruno Le Maire évoquent désormais la nécessité de rebâtir une Europe à 6, plus resserrée, plus cohérente, renouant avec l’esprit des pères fondateurs.

L’Europe est arrivée à un moment de vérité. Soit elle accepte de se réformer en profondeur pour retrouver l’adhésion des peuples. Soit elle continue d’ignorer les inquiétudes démocratiques, identitaires et économiques qui traversent le continent. Dans ce cas, les partisans du Frexit et des autres sorties nationales pourraient demain apparaître moins marginaux qu’ils ne le sont aujourd’hui.

Comme l’avait été le rejet du traité européen en 2005 par les Français, le Brexit fut un avertissement. Dix ans plus tard, l’Union européenne ferait bien de l’entendre. Car ce ne sont pas les nations qui menacent l’Europe. C’est une Europe qui oublie les nations qui risque de se condamner elle-même. Ce sera un des enjeux de l’élection présidentielle en 2027.

 

Michel Taube

Directeur de la publication