
Le recueillement s’impose toujours lorsqu’un homme disparaît. Plus encore lorsqu’il s’agit d’un homme qui aura traversé plus d’un siècle d’histoire. Edgar Morin est mort à l’âge de 104 ans. Avec lui s’éteint l’une des dernières grandes figures intellectuelles françaises dont le parcours épouse les drames, les espoirs, les illusions et les désillusions du XXe siècle.
Rendons-lui d’abord ce qui lui appartient. Edgar Morin fut un résistant. Un véritable résistant. À une époque où certains intellectuels collaboraient avec l’occupant, où d’autres se taisaient ou protégeaient leurs intérêts, lui choisissait le combat. Cette part de sa vie mérite le respect. Elle ne s’efface pas. Elle restera.
Mais le respect dû à l’homme ne doit pas interdire l’examen critique de l’œuvre. Et c’est peut-être là que commence le paradoxe Edgar Morin.
Durant des décennies, il a développé sa célèbre théorie de la « pensée complexe ». Le concept a séduit des générations d’universitaires, d’enseignants et de responsables politiques. Emmanuel Macron lui-même s’en est largement inspiré. Pourtant, une question demeure : que reste-t-il de cette pensée lorsqu’il s’agit d’agir sur le réel ?
Le rôle d’un intellectuel n’est pas seulement de décrire la complexité du monde. Il est aussi de proposer des clés pour le comprendre et, autant que possible, pour le transformer. Or la complexité, poussée à l’extrême, risque parfois de devenir une forme d’impuissance intellectuelle. À force de tout relier, de tout nuancer, de tout contextualiser, on finit parfois par ne plus distinguer clairement les responsabilités, les menaces ou les priorités.
Cette faiblesse s’est progressivement retrouvée dans les engagements d’Edgar Morin. Au fil des décennies, l’ancien communiste critique est devenu une figure morale de cette gauche intellectuelle occidentale fascinée par le tiers-mondisme, l’altermondialisme et le multiculturalisme. Une gauche souvent plus préoccupée par les fautes supposées de l’Occident que par les dangers qui le menacent.
L’épisode le plus révélateur de cette dérive demeure sans doute son compagnonnage intellectuel avec Tariq Ramadan. Deux livres cosignés. Pas un ! Deux ! Deux de trop ? Deux ouvrages offrant à l’islamologue suisse une respectabilité académique et médiatique exceptionnelle. Ce ne fut pas une erreur passagère. Ce fut un choix assumé.
À une époque où de nombreuses voix alertaient déjà sur les ambiguïtés idéologiques de Tariq Ramadan, Edgar Morin lui ouvrait les portes de l’intelligentsia française. Comme si le dialogue justifiait tout. Comme si la complexité empêchait de voir ce qui apparaissait pourtant de plus en plus clairement. En offrant son prestige à celui qui se présentait comme le visage fréquentable de l’islam politique, Edgar Morin a contribué, consciemment ou non, à désarmer intellectuellement une partie des élites françaises.
Ces complaisances avec le poison islamiste, sa vision parfois idéalisée du multiculturalisme ont également nourri de nombreuses controverses. Non parce qu’il aurait été animé de mauvaises intentions. Mais parce qu’une certaine conception de l’humanisme peut parfois conduire à sous-estimer la réalité des rapports de force, des idéologies et des fanatismes.
Pour autant, il serait injuste de réduire Edgar Morin à ses erreurs. Son extraordinaire curiosité intellectuelle, son refus du sectarisme, sa capacité à s’intéresser jusqu’à son dernier souffle aux grandes questions de son temps forcent l’admiration. À 104 ans, il continuait à réfléchir, à écrire, à débattre. Peu d’hommes peuvent en dire autant.
C’est peut-être cela, finalement, qui mérite aujourd’hui notre hommage. Non pas l’infaillibilité d’un maître à penser. Mais la fidélité d’un homme à sa passion de comprendre.
La mort d’Edgar Morin referme une page de l’histoire intellectuelle française. Une page prestigieuse, parfois contestable, souvent fascinante. Une page qui nous rappelle aussi que les intellectuels ne sont pas seulement des producteurs d’idées. Ils sont des guides. Et que lorsque les guides se trompent, c’est parfois toute une société qui s’égare avec eux.
Au fond, Edgar Morin restera peut-être moins comme le symbole de la France que comme celui d’une longue lignée d’intellectuels français. Des générations brillantes, cultivées, sincères souvent, mais qui ont progressivement perdu le contact avec une partie du pays réel. Une génération qui a cru que le dialogue suffisait à désarmer les conflits, que les frontières étaient des archaïsmes et que les identités pouvaient se dissoudre paisiblement dans une humanité réconciliée.
L’Histoire récente a malheureusement apporté de nombreuses contradictions à ces espérances.
Edgar Morin ou l’histoire éternellement recommencée des errements des intellectuels français.
Michel Taube



















