Edito
12H24 - jeudi 28 mai 2026

Léon XIV, l’intelligence artificielle et l’illusion du progrès. Pourquoi le vrai défi n’est pas l’IA mais l’Homme. Le chronique de Patrick Pilcer

 

Patrick Pilcer

« Ce n’est pas le savoir qui est essentiel, mais l’action », enseignaient déjà les Sages du Talmud dans les Pirkei Avot, le Traité des Pères. Deux mille ans plus tard, alors que Léon XIV publie une encyclique consacrée à l’intelligence artificielle, cette phrase résonne avec une force nouvelle.

Car notre époque confond parfois la connaissance avec la sagesse, la donnée avec la pensée, la puissance de calcul avec l’intelligence humaine. Hannah Arendt nous avertissait déjà : « le plus grand mal peut être commis par des hommes sans pensée ». Le danger de l’intelligence artificielle n’est peut-être pas que les machines deviennent humaines, mais que les hommes cessent progressivement de penser par eux-mêmes.

Heidegger, de son côté, nous rappelait que « la science ne pense pas ». Non parce qu’elle serait inutile, mais parce qu’elle calcule là où la pensée véritable interroge le sens, la finalité et la responsabilité.

À la fin du XIXᵉ siècle, face au bouleversement de la révolution industrielle, Léon XIII publiait Rerum Novarum. Une encyclique historique qui allait donner naissance au catholicisme social, aux chrétiens sociaux, à une réflexion nouvelle sur la dignité du travail, la condition ouvrière et les excès du capitalisme industriel.

Le texte était visionnaire. Mais il faut aussi avoir l’honnêteté historique de le reconnaître : malgré sa profondeur morale, il ne changea pas fondamentalement la nature du système économique naissant. Dans les faits, dans la vie des travailleurs, dans le partage de la valeur ajoutée, que la gouvernance soit inspirée par la papauté, par les grands penseurs économiques, ou juste par le bon sens, cela ne changeait pas grand-chose. Le capitalisme industriel poursuivit sa course. Le travail resta soumis à la logique de productivité. Les machines transformèrent le rapport au temps, à l’effort, à la rentabilité, sans qu’émerge véritablement un autre modèle de civilisation.

Un siècle et demi plus tard, l’Histoire bégaierait-elle ?

Léon XIV vient à son tour de publier une encyclique consacrée à l’intelligence artificielle. Et, comme toujours lorsqu’un pape parle du monde qui vient, il faut lire ce texte avec attention. Car l’Église, comme la Synagogue ou le Temple, ou comme les partisans d’une spiritualité laïque, précisément parce qu’ils pensent le temps long, perçoivent souvent avant les autres les fractures anthropologiques qui s’annoncent. Et le constat du pape est juste.

L’intelligence artificielle bouleversera profondément le travail, l’éducation, la transmission, la création, l’économie, la guerre, la démocratie et jusqu’à notre rapport à la vérité elle-même.

Mais une question essentielle demeure : parlons-nous vraiment d’intelligence ? Car le grand malentendu commence peut-être là.

Le “I” de IA ne signifie pas exactement ce que beaucoup imaginent. En français, le mot intelligence évoque : la pensée, la conscience, l’intuition, l’imagination, la capacité à créer du nouveau.

Or l’“intelligence” artificielle, au sens anglo-saxon du terme, renvoie davantage à la collecte, au traitement et à l’exploitation de l’information. À la donnée. À la puissance de calcul. À la corrélation statistique. L’intelligence de l’IA est un faux ami. Car l’IA ne pense pas. Elle calcule. Elle ne comprend pas le monde ; elle détecte des probabilités dans des masses gigantesques de données. C’est le même I que CIA, celui de renseignements ou données, mais pas celui d’intelligence.

L’IA ne crée pas véritablement ; elle recombine. Elle ne doute pas. Elle n’espère pas. Elle ne souffre pas. Elle ne rêve pas. Autrement dit : elle ne possède aucune intériorité. Et c’est là que le débat contemporain devient parfois presque mystique, comme si l’on prêtait à la machine une humanité qu’elle n’a pas.

Nous projetons sur les algorithmes nos propres fantasmes : celui du génie, du surhomme, du remplacement de l’Homme par sa création.

Mais un marteau reste un marteau. Il peut enfoncer un clou et permettre de construire une maison. Ou défoncer un crâne et fracasser des vies. Mais ce n’est jamais le marteau qui comparaît devant la cour d’assises.

L’intelligence artificielle relève de la même logique : elle est un outil. Extraordinairement puissant, certes. Potentiellement révolutionnaire, évidemment. Un fantastique accélérateur  de recombinaison et donc de production d’idées. Mais un outil malgré tout. Et comme tous les outils majeurs de l’Histoire humaine, son effet dépendra moins de la technologie elle-même que de la manière dont les sociétés formeront les hommes capables de l’utiliser.

Le vrai sujet n’est donc peut-être pas l’intelligence artificielle. Le vrai sujet est la formation humaine à l’âge de l’intelligence artificielle.

Car si l’IA automatise une partie croissante des tâches répétitives, analytiques ou procédurales, alors la valeur humaine se déplace ailleurs : vers la créativité, le discernement, la capacité à relier les savoirs, l’intelligence émotionnelle, l’éthique, l’intuition, la responsabilité, la vision. Autrement dit : tout ce que les machines ne savent précisément pas produire.

Et pourtant, paradoxalement, nos systèmes éducatifs continuent souvent de former les jeunes à des tâches que les algorithmes accompliront bientôt mieux qu’eux.

Le danger est immense.

Nous risquons de fabriquer une société où les individus seraient technologiquement assistés mais intellectuellement affaiblis. Une société de consommateurs d’algorithmes davantage que de citoyens capables de pensée critique. Or une démocratie ne peut survivre durablement sans citoyens capables de comprendre le monde par eux-mêmes.

C’est ici que l’encyclique de Léon XIV touche quelque chose de fondamental sans peut-être aller jusqu’au bout de sa logique.

Car le problème n’est pas seulement moral ou spirituel. Il est civilisationnel.

Nous devons repenser entièrement notre rapport : à l’école, à l’université, à la transmission, à la formation continue, et même à la vieillesse, voire à la mort.

Car dans un monde où les technologies évolueront désormais tous les trois ans (qui connaissait Chat GPT il y a 3 ans, qui n’a pas Chat GPT ou Claude ou autre sur son téléphone aujourd’hui ?), personne ne pourra plus vivre durablement sur les connaissances acquises à vingt ans.

Le salarié devra se reformer. L’entrepreneur devra apprendre en permanence. Le retraité lui-même devra continuer à comprendre le monde pour ne pas en être exclu. La société de demain sera moins une société du diplôme qu’une société de l’apprentissage permanent. Et c’est probablement là que se jouera la véritable fracture sociale du XXIᵉ siècle. Non plus seulement entre riches et pauvres. Mais entre ceux qui sauront continuellement apprendre… et les autres.

La révolution industrielle avait déplacé la force musculaire vers la machine. La révolution de l’intelligence artificielle déplace désormais une partie des capacités cognitives vers l’algorithme. Mais précisément parce qu’elle automatise certaines fonctions intellectuelles, elle rend encore plus précieuses les qualités profondément humaines.

Le courage. Le jugement. La créativité. Le sens du beau. Le doute. L’imagination. La capacité à aimer, transmettre, relier.

Voilà pourquoi le débat sur l’IA ne peut être réduit ni à une fascination technologique ni à une peur apocalyptique.

Le risque contemporain est double : d’un côté un techno-solutionnisme naïf qui croit que les algorithmes régleront tout ; de l’autre une angoisse civilisationnelle qui imagine la disparition prochaine de l’Homme. Les deux se trompent.

L’Histoire montre que les technologies transforment les sociétés, mais qu’elles ne remplacent jamais totalement ce qui fait l’essence humaine. Le vrai défi n’est donc pas de ralentir l’IA.
Il est d’élever l’Homme suffisamment pour qu’il demeure supérieur aux outils qu’il crée.

Léon XIII avait compris que la révolution industrielle exigeait une réflexion morale sur le travail. Léon XIV comprend que la révolution algorithmique exige une réflexion morale sur l’intelligence. Mais peut-être faut-il aller plus loin encore : la question centrale n’est pas celle de l’intelligence artificielle. Elle est celle de l’intelligence humaine à l’ère de l’intelligence artificielle.

Et cette bataille-là ne se gagnera ni dans les laboratoires de la Silicon Valley ni dans les centres de calcul. Elle se gagnera dans nos écoles, dans nos familles, dans la transmission, dans la culture, dans notre capacité collective à former des êtres humains libres, cultivés, responsables et créatifs.

Car le jour où l’Homme cessera de penser par lui-même, il ne sera même plus nécessaire que les machines le dominent. Il aura déjà renoncé à ce qui faisait sa grandeur.

 

Patrick Pilcer

Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers.

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