
Pendant que certains responsables politiques locaux passent leur temps à réclamer davantage d’autonomie, à agiter le chiffon rouge de la révision constitutionnelle ou à fantasmer l’indépendance, les Martiniquais et les Guadeloupéens affrontent, eux, les réalités très concrètes du quotidien : grèves à répétition dans les transports publics, crise des sargasses, vie chère, difficultés économiques, gabegie financière et services publics défaillants.
Le plus grave est sans doute ailleurs : beaucoup d’élus locaux ne veulent plus regarder les vrais problèmes en face. Ou ne savent plus les résoudre. Alors on accuse Paris. On accuse l’État. On accuse la mondialisation. Mais la vérité est souvent beaucoup plus simple : une partie du drame antillais relève d’abord d’un immense échec de gestion locale.
Le dossier de l’eau en Guadeloupe est à cet égard extraordinairement révélateur de l’état général des Antilles françaises.
Depuis des années, les ménages guadeloupéens subissent des coupures d’eau incessantes. Certaines familles vivent avec des tours d’eau dignes de pays sous-développés. Des écoles ferment ponctuellement. Des entreprises tournent au ralenti. Des habitants stockent de l’eau dans des cuves comme dans des zones de crise humanitaire. Et pendant ce temps-là, les discours politiques continuent.
Bien sûr, certains invoquent la sécheresse ou le réchauffement climatique. Ces phénomènes existent. Mais ils ne sont pas la cause principale du désastre. La vraie raison est connue depuis longtemps : le réseau de canalisations est dans un état catastrophique.
Les chiffres donnent le vertige.
Selon les données de l’Office de l’eau, près de 61 % de l’eau potable produite en Guadeloupe est perdue chaque année à cause des fuites et de la vétusté des canalisations. Cela représente près de 50 millions de mètres cubes d’eau perdus par an. Dans certaines zones, le réseau est qualifié de « passoire hydraulique » avec des taux de fuite atteignant parfois 70 %. 
Autrement dit : plus d’un litre d’eau sur deux disparaît avant même d’arriver au robinet.
Le scandale est monumental. Et la cause n’est donc nullement la sécheresse.
Et ce n’est pas seulement un problème écologique. C’est une catastrophe économique. Car produire, traiter, pomper et acheminer cette eau coûte extrêmement cher. Une eau perdue qui représente des dizaines de millions d’euros gaspillés chaque année dans un territoire déjà financièrement exsangue.
En Martinique, la situation est moins dramatique mais reste profondément préoccupante. Les rendements des réseaux varient fortement selon les territoires, avec parfois seulement 59 % de rendement, ce qui signifie qu’environ 40 % de l’eau disparaît dans les réseaux avant consommation.  Les factures d’eau y figurent déjà parmi les plus élevées de France, autour de 30 % au-dessus de la moyenne hexagonale. 
Et pourtant, malgré ce constat accablant, le sujet reste traité comme une crise secondaire alors qu’il devrait être une priorité nationale absolue.
Car enfin, pourquoi la France ne lancerait-elle pas un immense plan Marshall de l’eau aux Antilles ?
Pourquoi l’État, les collectivités locales, l’Union européenne, la Banque des territoires, l’Agence française de développement et même des investisseurs privés ne s’uniraient-ils pas pour financer un gigantesque chantier de renouvellement des réseaux d’eau en Guadeloupe et en Martinique ?
Ce chantier serait pourtant une évidence économique, écologique et sociale.
D’abord parce qu’il réglerait un problème vital pour les habitants.
Ensuite parce qu’il créerait immédiatement des milliers d’emplois dans les travaux publics, la maintenance, les réseaux, l’ingénierie et les métiers de l’eau. Des emplois qualifiés. Des métiers d’avenir. Des formations concrètes pour une jeunesse antillaise souvent abandonnée au chômage ou à l’exil.
Enfin parce qu’un tel chantier redonnerait confiance.
La France a su sauver Notre-Dame de Paris en un temps record grâce à une mobilisation nationale exceptionnelle. Pourquoi ne serait-elle pas capable de sauver les réseaux d’eau des Antilles françaises ? Pourquoi ce qui paraît possible pour des pierres anciennes deviendrait-il impossible pour des populations françaises vivant à 7 000 kilomètres de Paris ?
Le paradoxe est cruel : les Antilles parlent souvent d’autonomie politique alors qu’elles ont surtout besoin d’efficacité administrative, d’investissements massifs et de gestion rigoureuse. C’est d’ailleurs ce que rappelaient fort justement les dirigeants patronaux de Guadeloupe (MEDEF-UDE, CCI, CPME) de passage à Paris récemment.
La noblesse de la politique ne consiste pas à multiplier les grands discours identitaires. Elle consiste d’abord à permettre à une mère de famille d’ouvrir son robinet normalement le matin.
Le véritable défi antillais n’est pas institutionnel. Il est organisationnel : remettre en état ce qui permet simplement à une société de fonctionner.
L’eau. Les routes. Les écoles. Les transports. Les réseaux.
Le reste viendra ensuite ou disparaîtra de l’illusion que les illusions autonomistes ou indépendantistes entretiennent.
Michel Taube




















