Edito
07H27 - mardi 26 mai 2026

Dix ans après Grand-Bassam, la Côte d’Ivoire transforme sa riposte antiterroriste en stratégie régionale. L’édito de Michel Taube

 
Dix ans après Grand-Bassam, la Côte d'Ivoire transforme sa riposte antiterroriste en stratégie régionale. L’édito de Michel Taube

Crédit Agenzia Nova

Dix ans après l’attentat sanglant qui a frappé la Côte d’Ivoire en mars 2016, faisant 19 morts sur la côte atlantique ivoirienne, le pays affiche une trajectoire sécuritaire très différente de plusieurs voisins sahéliens. Si la menace terroriste reste profondément ancrée dans la région, Abidjan entend dépasser la seule logique défensive pour s’imposer comme un acteur central de la stabilité régionale grâce à une stratégie novatrice.

 

Une menace persistante et protéiforme

Les années passent, le danger persiste. Une décennie après l’attentat de Grand-Bassam, et bien que la Côte d’Ivoire ne déplore aucune attaque majeure sur son sol depuis les incidents de Tehini et Tougbo (2021), le Sahel est la zone la plus exposée du monde. Selon le Global Terrorism Index 2025, elle constitue l’épicentre du terrorisme mondial. L’attaque menée au Mali en avril 2026 l’illustre de façon saisissante.

Loin d’être isolées, ces violences sont légion. Le vice-Premier Ministre ivoirien et Ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara, parle ouvertement d’« une guerre asymétrique et hybride (…), en train de s’inscrire dans la durée ». La formule résume l’évolution structurelle et brutale d’un phénomène désormais ancré dans le paysage sécuritaire de la région, qui inquiète d’autant plus que les modes opératoires s’adaptent rapidement à la réponse sécuritaire. Dans une analyse publiée par Ouestaf News, Baba Dakono, Secrétaire exécutif de l’Observatoire citoyen sur la gouvernance et la sécurité (ONG basée au Mali) souligne qu’à partir de « la fin de l’année 2024, une urbanisation soutenue de la menace » est observable. Longtemps concentrés dans des espaces ruraux reculés, certains groupes cherchent désormais à frapper des villes et des infrastructures stratégiques.

 

En Côte d’Ivoire, une lutte antiterroriste aux dimensions multiples

Face à cette pression régionale, le pays a musclé son dispositif antiterroriste au cours de la dernière décennie. La Côte d’Ivoire s’est dotée d’un cadre juridique plus robuste dès juillet 2025, avec l’adoption d’une loi spécifique contre le terrorisme. Cette dernière a été complétée par une Stratégie nationale, destinée à améliorer l’anticipation de la menace, la sécurisation des frontières et la coordination des réponses opérationnelles.

Cet effort s’est traduit ensuite sur le terrain budgétaire, par une forte montée en puissance des dépenses allouées à la lutte contre le terrorisme. Entre 2015 et 2025, le budget de la défense a en effet été multiplié par six pour atteindre 441,5 milliards de FCFA, à l’appui d’un objectif de modernisation de l’appareil sécuritaire. Cette transformation repose notamment sur le plan FACI 2030, articulé autour de quatre axes prioritaires : renseignement et cybersécurité, polyvalence opérationnelle, professionnalisation des forces et renforcement de l’engagement citoyen.

Abidjan cherche également à agir sur les causes structurelles de la radicalisation. En 2022, le gouvernement a lancé un vaste programme social à destination des régions septentrionales du pays, particulièrement exposées aux influences djihadistes venues du Sahel. But de l’opération : favoriser l’insertion professionnelle des jeunes et limiter leur vulnérabilité face aux groupes armés. Cette approche multidimensionnelle, qui mêle réponse sécuritaire, développement économique et résilience sociale, constitue l’un des piliers de la stratégie ivoirienne actuelle.

 

Encourager la coopération régionale

Pour autant, les autorités ivoiriennes savent pertinemment que la réponse ne saurait être uniquement nationale. Dans une récente analyse consacrée à l’attaque d’avril 2026 au Mali, le Centre d’études stratégiques de l’Afrique appelait d’ailleurs à renforcer les efforts de « coopération sécuritaire et économique régionale, de concert avec les pays limitrophes et la CEDEAO, tout en mobilisant l’appui des Nations unies et des partenaires internationaux stratégiques ». C’est dans cette logique qu’en 2025, la France, le Bénin et la Côte d’Ivoire ont réaffirmé le poids de leur coopération sécuritaire, pour contenir l’expansion des groupes armés dans le Nord béninois et dans les zones frontalières ivoiriennes.

Reste néanmoins un obstacle majeur : les tensions persistantes entre certains États sahéliens et leurs voisins côtiers, qui compliquent la circulation du renseignement et la coordination entre les territoires. Téné Birahima Ouattara regrettait récemment, dans un entretien accordé à Jeune Afrique, que la coopération entre les différents services de renseignements  ne soit pas optimale… Il déplorait encore « la persistance des incompréhensions entre nous et nos frères Burkinabè et Maliens ». Si le chemin est encore long, la Côte d’Ivoire semble toutefois avoir changé de paradigme : au-delà de la seule protection de son territoire, le pays ambitionne de devenir l’un des moteurs régionaux d’une réponse collective à une menace qui, elle, n’en finit pas d’évoluer.

 

Michel Taube

Michel Taube

Directeur de la publication