Edito
09H54 - dimanche 24 mai 2026

Catherine Bréchignac : « nous sommes tous Luca ou le naufrage de la raison »

 

Catherine Bréchignac : « nous sommes tous Luca ou le naufrage de la raison »

Catherine Bréchignac, merci d’avoir accepté de répondre à Opinion Internationale. Pourquoi avez-vous écrit un ouvrage sur la raison, « L’odyssée de Luca » (éd. Cerf) ? Qui est ce héros que vous avez mis en scène ?

Comme l’exprime Sénèque dans son livre les Bienfaits, l’homme possède « deux choses qui d’un être précaire l’ont rendu le plus fort de tous : la raison et la sociabilité. » Aujourd’hui nous voyons disparaitre l’une et l’autre, d’où provient ce constat.

Ce livre retrace le parcours d’un jeune homme d’aujourd’hui, Luca, qui tente de percer la folie d’un monde en perte de repères, où se croisent le temps long de l’Histoire de l’Homme et de sa raison, et le temps court d’une existence humaine. Il débute avec l’anniversaire d’un petit garçon de sept ans qui se heurtera aux limites de la raison, à ses erreurs et à ses égarements. Car la raison, employée à tort – volontairement ou non –, trouve un écho via les biais cognitifs de l’humain.

 

Votre personnage principal Luca évolue dans notre époque marquée par la « post vérité » ? Qu’endentez-vous par « post vérité ».

Le terme post-vérité, est élu mot de l’année par Oxford Dictionaries en 2016 lorsque l’antagonisme qui avait opposé le mensonge et la vérité disparaît. Au tournant du 21ème siècle, la vérité des faits n’a plus d’importance, réel et virtuel s’intriquent, et chacun écoute ce qu’il a envie d’entendre, éclipsant alors les débats contradictoires.

Dans un contexte de post-vérité, les faits jouent un rôle mineur par rapport aux opinions. Les informations factuelles sont relativisées, déformées, dévalorisées, ignorées, les émotions manipulées conduisent à des actes de violence, allant jusqu’à la haine, la parole de celui qui sait n’a plus de valeur.

 

Dans votre ouvrage Luca va à l’école, puis au lycée et fait des études supérieures. Se pose alors la question de l’éducation gangrénée par des idéologies. Apprend-on encore à raisonner, de l’école à l’université, aujourd’hui ? Comment se forme sa raison dans ce contexte nouveau où la lecture des grands auteurs est devenue marginale par ceux censés éduquer ?

On ne se pose plus la question que voulons-nous transmettre ?, et comment voulons-nous le transmettre ? Se substitue au goût de l’effort et à son savoir libérateur, le confort ludique d’une connaissance superficielle.

L’école fonctionne en réaction aux problèmes immédiats (échec scolaire, décrochage, violences) et ne met pas en place une politique de fond préventive et cohérente sur le long terme.

Bon nombre de jeunes professeurs de français, n’ont pas suffisamment lu ; comment donner le goût de lire si on n’en a pas le goût soi-même ? En science, le questionnement est centré sur l’environnement, le quotidien, l’analogie, plutôt que sur les mécanismes fondamentaux et leur formulation mathématique. Le but de l’école doit être d’apprendre à raisonner.

 

Luca a appris à penser et raisonner avec les auteurs, de Platon à Kant en passant par Descartes et Galilée. Mais l’utilisation commune de l’IA dans nos sociétés inciterait-elle à une perte d’une raison critique des êtres humains au profit d’une réponse immédiate générée par l’IA ?

La prise de conscience par l’homme de sa rationalité, s’est construite brique par brique ; chaque penseur a apporté sa pierre à l’édifice. Ce sont des cohortes de philosophes, des cohortes de scientifiques, d’ingénieurs, d’artistes qui font progresser le savoir, grâce à leur esprit critique. Cette construction lente qui est remplacée aujourd’hui par l’IA, ne s’imprime pas durablement dans notre mémoire, l’humain ne peut plus se passer de sa prothèse mémorielle qu’est son téléphone portable.

 

Face à la montée des nouvelles technologies et en particulier de l’IA, Luca se caparaçonne d’un carcan numérique. Est-ce pour se protéger ou pour se fondre dans une « foule virtuelle » engendrée par les réseaux sociaux ?

L’IA est une magnifique technologie, lorsqu’elle est utilisée intelligemment, mais elle peut aussi être dangereuse.

À l’échelle nationale, les foules virtuelles, façonnées par l’IA, jouent un rôle déterminant sur la politique des pays démocratiques. Gustave Le Bon constatait qu’à son époque, la fin du XIXe siècle, « la voix des foules est devenue prépondérante. Elle dicte aux rois leur conduite, et c’est elle qu’ils tâchent d’entendre. Ce n’est plus dans les conseils des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les destinées des nations. »

Aujourd’hui, avec l’apparition de foules virtuelles, les chefs d’État, les yeux rivés sur leur téléphone portable, tentent de prendre le pouls de ces dernières avant la moindre prise de décision… On assiste à une dérive de la démocratie, qui devient un chaos dirigé par un chef d’orchestre sous l’influence de foules virtuelles. Lorsque la population d’un État est hétérogène, les individus n’ayant pas tous les mêmes traditions se regroupent par tribus sur les réseaux sociaux, créant ainsi des foules virtuelles cimentées par leur culture d’origine, qui réagissent émotionnellement différemment les unes des autres, engendrant le chaos

 

Dans un précédent ouvrage vous nous avertissiez contre « Les dangers de l’obscurantisme ». Pour Luca la prééminence des idéologies ne fait que croître. La raison est-elle un rempart contre celles-ci, ou s’effondre-t-elle avec elles ? 

Quand la raison s’étiole, les idéologies prennent le pas. Le danger commun aux idéologies quelles qu’elles soient est leur capacité à simplifier le réel et à offrir des certitudes inébranlables. Elles prospèrent sur les cendres de l’esprit critique. Les plus dangereuses sont celles qui sortent du champ de la raison et qui utilisent la croyance pour imposer leur dictat.

L’intégrisme survient quand le texte sacré est interprété de manière littérale, figée et imposée à tous par la force, rejetant tout dialogue raisonné. Il offre un système de vérité absolue, immuable et totale. Il répond à toutes les questions, éliminant ainsi l’angoisse du doute et de la complexité. Il engendre la peur.

 

Dans les derniers chapitre de l’ouvrage, Luca est confronté à la démesure mais aussi à la déraison. Sont-elles toutes deux néfastes à la raison, et qu’est-ce que le progrès à notre époque ?

Le préfixe “dé” n’a pas le même sens dans démesure et déraison. Dans déraison, il indique une privation, une absence de raison. Dans démesure, il marque un excès par rapport à une norme, la mesure. La démesure d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui. Il faut se méfier d’extrapoler le présent en croyant prévoir l’avenir. Je préfère la démesure à la déraison, la première est souvent inatteignable mais optimiste, la seconde est néfaste.

Lorsque la démesure se lie à l’hubris des hommes, nous sombrons dans la déraison.