Edito
20H11 - dimanche 17 mai 2026

Algérie – Émirats Arabes Unis : la guerre froide est déclarée dans le monde arabe. L’édito de Michel Taube

 

Algérie – Émirats : la guerre froide est déclarée dans le monde arabe. L’édito de Michel Taube

Dans la grande recomposition géopolitique du monde arabe, la rupture progressive entre l’Algérie et les Émirats arabes unis dépasse largement le simple cadre d’une brouille diplomatique. Ce qui se joue entre Alger et Abou Dhabi est en réalité un affrontement idéologique, stratégique et civilisationnel. Une opposition entre deux visions du monde arabe. Entre deux modèles politiques. Entre deux rapports à la modernité, à la puissance, à l’économie et à l’ouverture sur le monde.

D’un côté, les Émirats arabes unis incarnent depuis vingt ans un modèle de projection, de puissance et d’ambition. Un petit État devenu géant diplomatique, financier, technologique et logistique. Une fédération qui a compris avant beaucoup d’autres que le pétrole ne suffirait plus et qu’il fallait construire autre chose : des hubs mondiaux, des compagnies aériennes devenues des références planétaires, des ports stratégiques, des fonds souverains gigantesques, une diplomatie agile et une capacité d’investissement colossale en Afrique, en Asie et en Europe.

Les Émirats ont surtout fait un choix historique : celui de la modernité assumée. Les Accords d’Abraham avec Israël en 2000 ont symbolisé ce basculement. Là où d’autres pays arabes restent prisonniers des vieux réflexes idéologiques du XXe siècle, Abou Dhabi a choisi le pragmatisme, l’économie, la technologie et l’intégration dans les grands flux de la mondialisation. Les Émirats regardent vers l’avenir pendant que d’autres continuent de regarder dans le rétroviseur des rancœurs postcoloniales.

Pour avoir critiqué les EAU dans les années 2010, la signature des Accords d’Abraham nous ont convaincu que Abu Dhabi avait fait un choix historique et irréversible que nous soutenons depuis le lendemain de cette signature capitale qui changera durablement le cours de l’histoire.

Face à eux, l’Algérie apparaît de plus en plus comme une puissance figée dans une logique défensive, obsédée par la souveraineté, la suspicion et le rapport de force permanent. Depuis plusieurs années, Alger multiplie les tensions diplomatiques avec ses voisins et partenaires : Maroc, France, Espagne, Mali, Niger, Sahel… et désormais Émirats arabes unis. À chaque fois, le même scénario : dénonciations, fermetures, accusations d’« agissements hostiles », menaces économiques ou ruptures diplomatiques.

La décision prise par Alger en février 2026 de dénoncer unilatéralement l’accord aérien signé avec les Émirats en 2013 illustre parfaitement cette logique de fermeture. Sans véritable explication publique détaillée, l’Algérie a engagé la procédure de résiliation de l’accord qui permettait notamment à Emirates d’assurer la liaison Dubaï-Alger. Immédiatement, le contraste fut saisissant.

 

D’un côté, Alger choisissait la rupture politique. De l’autre, Emirates et les autorités émiraties adoptaient une attitude institutionnelle, juridique et commerciale. Pas de crise spectaculaire. Pas de représailles tonitruantes. La compagnie a simplement confirmé que les vols continueraient normalement pendant toute la durée du préavis légal et que le dernier vol EK757 quitterait Alger le 3 février 2027. Les Émirats ont respecté les règles quand Alger a choisi le geste politique.

De toute façon cette rupture pénalisera d’abord… l’Algérie elle-même.

Car perdre une connexion directe avec Dubaï, ce n’est pas anodin. Emirates n’est pas une compagnie régionale secondaire : c’est l’un des principaux hubs mondiaux reliant l’Afrique, l’Asie, le Golfe et l’Europe. La disparition progressive de cette liaison affaiblira la connectivité internationale algérienne au profit d’Istanbul, de Doha ou du Caire. Dans une économie mondialisée, l’isolement aérien est toujours un mauvais signal.

Mais derrière le dossier aérien se cache une rivalité beaucoup plus profonde. Alger reproche depuis longtemps aux Émirats leur influence grandissante au Sahel, en Libye, au Soudan ou encore leur rapprochement stratégique avec le Maroc. En réalité, ce qui dérange profondément le pouvoir algérien, c’est de voir Abou Dhabi avancer ses pions dans des régions où Alger se considérait historiquement comme puissance tutélaire.

Le problème est que le monde change. Et que l’influence ne se décrète plus.

L’affaire Naturgy en Espagne a parfaitement illustré cette nervosité. Lorsque le groupe émirati TAQA s’est intéressé à certaines opérations autour du géant énergétique espagnol, Alger a immédiatement brandi la menace sur ses livraisons de gaz. Là encore, le contraste est saisissant : d’un côté un capitalisme d’État offensif et mondialisé ; de l’autre une diplomatie énergétique utilisée comme instrument de crispation souverainiste.

Même la récente sortie des Émirats de l’OPEP+ traduit cette divergence philosophique. Abou Dhabi veut désormais agir librement, maximiser ses capacités de production, adapter sa stratégie énergétique à ses propres intérêts nationaux et ne plus dépendre de cadres collectifs jugés contraignants. Les Émirats pensent puissance globale. L’Algérie, elle, s’accroche à des structures héritées du passé pour tenter de préserver une influence qui s’érode.

Le plus révélateur est sans doute la manière dont les deux pays projettent leur image dans le monde arabe et en Afrique. Les Émirats donnent l’image d’un État stable, organisé, efficace, ouvert aux investisseurs, technologiquement avancé et tourné vers l’avenir. Alger donne trop souvent celle d’un pouvoir crispé, méfiant, enfermé dans une culture politique de confrontation permanente.

Cette rupture en dit finalement très long sur l’évolution du monde arabe contemporain. D’un côté émergent des puissances pragmatiques qui veulent intégrer pleinement la mondialisation et assumer des choix stratégiques audacieux. De l’autre subsistent des régimes qui continuent de penser la politique étrangère comme une succession de rapports de force idéologiques et de réflexes défensifs.

Abou Dhabi avance. Alger se crispe.

Et dans le monde impitoyable des puissances émergentes, ce sont rarement les États qui ferment les portes qui finissent par écrire l’histoire.

 

Michel Taube

Michel Taube

Directeur de la publication