
L’idée était de décapiter le régime et de mettre la main sur un deuxième gros fournisseur de pétrole à la Chine après le Venezuela. Toute la question est maintenant de savoir comment sauver la face des deux belligérants. L’Iran avait élaboré deux instruments : un programme nucléaire, un axe politique chiite Téhéran – Bagdad – Damas – Beyrouth – Sanaa. Ces deux instruments ont aujourd’hui presque disparu. Les partisans de Trump saluent l’alternance de menaces et de revendications maximales comme une habile méthode de négociation. Cette méthode avait été baptisée la « théorie du fou » par Nixon pendant les négociations de la fin de la guerre du Vietnam, qui cherchait à convaincre les Nord-Vietnamiens qu’il était capable de prendre des décisions irrationnelles pour les pousser au compromis. Aujourd’hui, le flot de déclarations semble contre-productif. La victoire annoncée depuis le début du conflit ressemble à un match nul.
Il existe un lien intime entre les conflits d’Ukraine et d’Iran : ils constituent les deux fronts d’une même guerre engagée par la Chine, la Russie, l’Iran et la Turquie contre l’Occident. Moscou et Pékin soutiennent activement Téhéran sur le plan diplomatique, le partage du renseignement, les aides au ciblage des cibles, du matériel. Ils ont vu la guerre d’Iran creuser la fracture entre Washington et ses alliés traditionnels (Europe, Japon, Corée du Sud). Téhéran a découvert une arme d’une efficacité redoutable pour engranger des gains : le blocage d’Ormuz, qui a installé un terrorisme économique mondial.
Sortie de crise
Trump pense qu’il a gagné, l’Iran pense qu’il a gagné, il faut des diplomates pour une médiation car c’est un dialogue de sourds. En Iran, la population s’est rassemblée autour du consensus national, on ne parle plus de religion mais de l’Iran. L’objectif est de sauver le pays, le nationalisme revient au premier plan. L’Iran considère qu’il peut tenir mais que l’économie mondiale ne tiendra pas. Le War Powers Resolution de 1973 oblige théoriquement le président à retirer ses troupes sous 60 jours s’il n’obtient pas le feu vert du Congrès. Pour Trump, l’échéance n’existe plus car la guerre est officiellement close. L’exécutif requalifie les actions de guerre en mesures de sécurité, il échappe au contrôle parlementaire. C’est une mutation du conflit : bombarder ou occuper n’est plus l’unique option, il s’agit désormais de verrouiller les flux, d’asphyxier économiquement via Ormuz. Selon le Washington Post, une analyse de la CIA estime que l’Iran peut résister au blocus naval américain pendant au moins trois à quatre mois avant de connaître des difficultés économiques plus graves. Pour la CIA, Téhéran conserverait d’importantes capacités en matière de missiles balistiques.
Relations internationales
Longtemps, la grille de lecture de la puissance internationale a reposé sur des camps, des blocs (l’alliance atlantique, le pacte de Varsovie). La multipolarité supposait des centres de gravité relativement stables, aujourd’hui le monde s’organise au gré d’intérêts mouvants. Les États ne s’agrègent plus durablement à un camp, ils arbitrent en permanence entre plusieurs partenaires, selon des intérêts qui varient d’un dossier à l’autre. La fidélité a été remplacée par la maximisation. L’Inde incarne cette logique, partenaire stratégique des États-Unis dans l’Indo-Pacifique, elle reste simultanément un client majeur du pétrole russe et un acteur autonome au sein des BRICS. La Turquie est membre de l’OTAN, elle achète à Moscou des systèmes anti-missiles russes. Le monde aujourd’hui paraît plus libre, il est aussi plus instable, il est dans la lignée de l’évolution sociétale où les liens puissants tels que celui du mariage, de l’engagement, ont été dévalorisés, la logique sociétale est devenue nationale. Il est intéressant d’analyser la visite du roi Charles III aux USA sous cet angle, il représente le vieux monde avec ses valeurs, il vient faire une piqûre de rappel aux USA. On peut douter de l’efficacité de cette piqûre, on peut aussi louer ce comportement très digne, fruit d’une éducation et d’une histoire hors pair, qui va dans le sens de l’intérêt général.
L’Europe est devenue le principal moteur de l’augmentation mondiale des dépenses militaires. Ses dépenses sont de 864 Md€ (USA : 950 Md€, Chine : 280 Md€, Russie : 190 Md€). On entend souvent que l’Europe ne fait rien pour sa défense, c’est surprenant compte tenu des chiffres, ce qui est vrai, c’est que son industrie de défense n’est pas encore assez robuste et que les pays ont des politiques divergentes. Si on a une coalition FR, GB, Pologne, Allemagne, les chiffres sont de 335 Md€, ce qui est tout sauf ridicule. Il faut monter une coalition et rationaliser, c’est tout sauf impossible. La coalition FR-GB (140 milliards) existe depuis 2010 (traité de Lancaster House), il faut l’élargir. Les contacts entre militaires USA et FR sont toujours intenses, la mésentente politique n’a aucun impact. Chacun a besoin de l’autre, à des échelles différentes évidemment.
L’Asie est déjà très abîmés par cette crise car très dépendante du pétrole et du gaz.
La situation internationale a placé le pape dans une position inattendue. Léon XIV a mis les choses au point : même un chrétien ne peut pas se prévaloir du Christ pour semer le chaos et la guerre. À un chrétien, l’argent n’autorise pas tout. L’orgueil est toujours mauvais conseiller. Ce juriste de formation s’exprime ainsi au nom du droit international et des principes chrétiens. Léon XIV rappelle que l’usage des armes ne peut être que « défensif », après l’épuisement des ressources diplomatiques et surtout, « proportionné » au mal subi. C’est-à-dire limité à des objectifs militaires, en épargnant les civils. Ces prises de position claires ont rendu furieux Trump (Rubio a été envoyé au Vatican pour renouer).
Économie
La crise économique née de la guerre en Iran fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement. L’hélium, l’aluminium sont au cœur des préoccupations. Moins visible, le commerce des engrais dont dépend l’agriculture mondiale. Un choc sur les engrais n’apparaît pas immédiatement mais une ou deux saisons plus tard (crise alimentaire).
Les guerres d’Ukraine et d’Iran sont les signes du basculement de l’histoire du XXIe siècle dans un nouvel âge des empires. La destruction de la stabilité, de la prospérité et de la sécurité de l’Europe par les États-Unis, qui étaient supposés les garantir, constitue un traumatisme mais aussi une chance historique. Les Européens sont contraints d’affronter les réalités du XXIe siècle. Tous réévaluent leurs atouts : des talents et des cerveaux ; une épargne de 35.000 Md€ ; un marché gouverné par un État de droit ; une monnaie commune sous la responsabilité d’une banque centrale indépendante ; des institutions fiables. L’Europe peut devenir le refuge des principes de 1945 qui firent le succès des États-Unis et de l’Occident.
Trump n’est plus apte à siffler la fin de la partie. La solution pourrait venir de la Chine qui refuse, ainsi que la Russie, que l’Iran ait de l’uranium enrichi et qui va sans doute exiger que le commerce reprenne. Trump est à Pékin, jamais dans l’histoire la position d’un président américain n’aura été aussi faible face à son homologue chinois. Chaque mois, elle a un excédent commercial de 100 Md$, l’Amérique a un déficit de 60 Md$. Diplomatiquement, l’Amérique a perdu de son lustre, elle a beaucoup moins d’amis que naguère. La Chine a amélioré ses relations avec la Russie et a des relations économiques stables avec l’Europe. Les positions commerciales de la Chine n’ont jamais été aussi fortes en Afrique, en Amérique latine et en Asie. La Chine a peut-être les moyens de convaincre l’Iran d’oublier ses rêves de bombe atomique, d’axe chiite au Moyen-Orient au profit de son retour dans le commerce international. Question cruciale : si cela marche, qu’aura-t-on gagné par rapport au JPCOA de 2015 ? Par contre, ce que le monde aura perdu est très important : destruction massive d’infrastructures, chômage, perte de pouvoir d’achat, rupture de vieilles alliances, famines très importantes à venir, etc.
Je terminerai par saint Augustin : « Les temps sont mauvais ? Soyons bons et les temps seront bons car nous sommes le temps ».
Capitaine de vaisseau (r) Guy Dabas
















