
Depuis trop d’années la France n’avait plus organisé de Sommets France – Afrique. A Nairobi, pour la première fois dans un pays non francophone, une trentaine de chefs d’Etat, sur 53, se sont réunis autour du président de la République.
Pendant dix ans, Emmanuel Macron a voulu miser sur les sociétés civiles plus que sur ses homologues africains. Le syndrome de Ouagadougou où le président fit un tabac en 2017 devant la jeunesse mais humilia son homologue burkinabé le poursuivra tout au long de sa décennie de pouvoir. Encore à Nairobi, ses « Hey, hey, hey » pour calmer une assistante dissipée montrent que les Africains n’ont pas toujours été aimables avec cette main tendue.
Nairobi, pour ce qui constitue peut-être sa dernière tournée africaine, a-t-il réconcilié la France avec l’Afrique ?
Il est vrai que pendant des décennies, la France a cru que sa présence historique en Afrique suffisait à garantir son influence. Puis le réel l’a brutalement rattrapée. Au Sahel, les drapeaux français ont été brûlés. Les juntes militaires ont remplacé les partenaires traditionnels. Le G5 Sahel a été enterré (l’annonce précipitée en février 2022 par Emmanuel Macron du retrait des troupes françaises a accéléré le divorce) et trois des pays les plus proches de la France, notamment au niveau des diasporas, Mali, Niger, Burkina-Faso, ont humilié notre pays et s’opposent à nous de façon frontale.
Depuis quelques années en accéléré, Russie, la Chine, les Etats-Unis, la Turquie, l’Inde, le Japon, les monarchies du Golfe ont organisé des Sommets au niveau des chefs d’Etat et occupé l’espace laissé vacant par une diplomatie française parfois hésitante, souvent prisonnière de ses ambiguïtés postcoloniales. Beaucoup annonçaient alors la fin de la France en Afrique. Une page tournée. Une puissance déclassée.
Pourtant, le sommet Africa Forward organisé à Nairobi cette semaine pourrait bien marquer un tournant stratégique majeur. Et poser une question essentielle : la France est-elle réellement de retour en Afrique ?
Le déplacement d’Emmanuel Macron en Égypte, au Kenya puis en Éthiopie ne ressemble pas aux anciennes tournées africaines de la Françafrique. Le vocabulaire lui-même a changé. On ne parle plus d’influence mais de partenariat. Plus d’aide mais d’investissement. Plus de pré carré mais de logique « gagnant-gagnant ». Le sommet de Nairobi, qui a réuni plus de 2 000 acteurs économiques africains et français, veut afficher cette nouvelle doctrine française : tenter de tourner définitivement la page paternaliste pour bâtir une relation fondée sur les intérêts réciproques, la jeunesse, l’innovation et les investissements.
La France a compris qu’elle ne pouvait plus parler à l’Afrique comme au XXe siècle. Le continent africain change à une vitesse vertigineuse. Sa démographie explose. Ses classes moyennes émergent. Ses entrepreneurs innovent. Ses opinions publiques sont connectées, exigeantes, parfois défiantes. L’Afrique n’est plus un continent assisté : elle veut désormais choisir ses partenaires. Et surtout ne plus dépendre d’un seul.
C’est précisément ce que Paris tente aujourd’hui de comprendre. À Nairobi, Emmanuel Macron n’est pas vendre une nostalgie diplomatique. Il est venu défendre une offre économique et technologique française face à une concurrence mondiale féroce. Les investissements, les infrastructures, les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle, les industries culturelles, le sport ou encore l’économie bleue sont au cœur des discussions. La France mise désormais sur ses entreprises, ses startups, ses PME et ses capacités d’innovation plutôt que sur ses réseaux politiques traditionnels.
Le Kenya symbolise parfaitement cette nouvelle Afrique. Puissance économique d’Afrique de l’Est, hub technologique continental, partenaire diplomatique influent, Nairobi est devenu un carrefour stratégique où se croisent désormais Américains, Chinois, Indiens, Européens et puissances du Golfe. En choisissant le Kenya pour accueillir ce sommet, la France a envoyé un message clair : elle veut regarder vers l’Afrique de demain, pas seulement vers les anciennes sphères francophones.
23 milliards d’euros d’investissements réciproques (dont 14 français vers l’Afrique) ont donc été annoncés pour un total estimé de 250.000 emplois à créer à l’avenir.
Mais il serait naïf de croire que tout est réglé. La défiance demeure profonde dans plusieurs pays africains. Les blessures mémorielles restent ouvertes. La question des restitutions culturelles, celle de l’esclavage ou encore des crimes coloniaux continuent de peser lourdement sur la relation franco-africaine.
Le véritable défi français est peut-être ailleurs : convaincre l’Afrique que la France reste une puissance utile. Car la compétition mondiale est désormais brutale. La Chine construit routes, ports et barrages mais son hégémonie déplaie à de plus en plus d’Africains. La Russie joue la carte sécuritaire et anti-occidentale mais au Mali elle essuie échecs sur échecs. La Turquie avance ses réseaux commerciaux et religieux. Les États-Unis reviennent massivement. Face à ces géants offensifs, la France cherche encore parfois son positionnement exact.
Et pourtant, elle possède des atouts immenses. Ses entreprises restent parmi les plus performantes dans les secteurs de l’énergie, de l’eau, des infrastructures, des transports ou des télécommunications. Sa culture continue de rayonner. La francophonie demeure un levier considérable. Et surtout, contrairement à certains concurrents, la France conserve une proximité humaine, intellectuelle et historique unique avec de nombreux pays africains.
Le sommet Africa Forward restera-t-il un moment charnière ? Non pas le retour triomphal d’une ancienne puissance tutélaire, mais la naissance plus humble d’une relation enfin adulte entre la France et l’Afrique ? Une relation débarrassée des illusions du passé, mais consciente que l’avenir des deux continents restera profondément lié ?
Car au fond, la question n’est peut-être plus de savoir si la France est de retour en Afrique. La vraie question est désormais : saura-t-elle enfin s’y tenir autrement dans une relation gagnant – gagnant ?
Une chose est sûre : le jour du bilan de la décennie Macron, le passif africain pèsera lourdement dans la balance.
Michel Taube



















