
Source : citrini.com
Un rapport récent de Citrini Research (Institut de recherche spécialisé sur les dynamiques dans les investissements en actions) a agité les marchés et les esprits. Son scénario : une accélération brutale de l’intelligence artificielle, des « agents » capables d’exécuter des tâches complexes, une substitution massive d’emplois qualifiés, essentiellement chez les « cols blancs », un chômage en hausse, une consommation en berne, et au bout du tunnel un « PIB fantôme », une croissance sans salaires, des profits sans prospérité partagée. Un scénario extrême, destiné à nous faire réfléchir.
Le succès viral de ce scénario, qui ne repose que sur des hypothèses extrêmes, en dit plus sur notre époque que sur la robustesse du modèle. Nous oscillons entre deux récits diamétralement opposés : l’IA apocalypse absolue ou l’IA bisounours, une IA solution universelle. Deux récits qui nous plongent soit dans la peur du déclassement des classes moyennes et supérieures, soit dans la promesse d’une productivité sans limite, et d’une ère quasi-messianique.
La vérité, comme souvent, est ailleurs.
Une rupture réelle, mais pas magique
L’intelligence artificielle n’est pas une innovation marginale. Elle touche désormais toutes les tâches cognitives jusqu’ici réservées aux professions qualifiées : analyse juridique, finance, rédaction, programmation, conseil, formation. La révolution robotique remplaçait les gestes des travailleurs, mais en facilitant leurs tâches, souvent éprouvantes physiquement. Cette révolution permettait une amélioration des conditions de travail, une meilleure émancipation de l’Homme par le travail. La révolution IA transforme elle toutes les fonctions, tous les métiers. L’IA pourrait alors transmuter la nécessaire émancipation par le travail en asservissement à nos outils. Et nous sommes tous concernés. Le médecin ne peut déjà plus exercer son métier sans IA, face à des patients équipés de Chat GPT. Mais il en est de même de l’avocat, du conseiller fiscal, du conseiller en investissement, du coach sportif, de l’architecte, du notaire, de l’enseignant, du juge, du membre d’un conseil d’administration comme de sa secrétaire. Pourquoi prendre des stagiaires quand un « agent IA » peut réaliser toutes leurs tâches ?
Pour les dirigeants d’entreprise, la tentation est forte : automatiser, optimiser, réduire les coûts. Pour les investisseurs, la perspective de marges élargies nourrit tout d’abord l’enthousiasme. Pour les salariés, l’inquiétude grandit. La suppression de postes s’accélère, le chômage explose, la solvabilité des ménages s’effondre…Une crise profonde et durable s’installe.
Mais l’histoire économique, depuis Schumpeter, enseigne une constante : les technologies détruisent des emplois, mais en créent d’autres. Il en a été ainsi de la roue, du levier, de la machine à vapeur, de l’électricité, du nucléaire, de l’informatique, de la robotique, et il en sera certainement ainsi de l’IA, si nous réfléchissons à cette révolution en cours, avec force et vigueur. Le problème n’est pas la destruction en soi. Le problème est la vitesse de cette destruction, et du modèle industriel, économique, sociétal actuel, face à notre capacité à anticiper et à la vitesse de création d’un autre modèle adapté à cette révolution.
Une transition brutale sans accompagnement crée des fractures. Une transition préparée, par contre, peut créer un avantage compétitif collectif.
Le vrai risque : la fracture sociale
L’idée de « PIB fantôme », développée dans l’étude CITRINI, mérite réflexion. Une économie peut croître en valeur ajoutée sans que les revenus du travail suivent. Si les gains de productivité sont captés par le capital technologique et non redistribués, la consommation se contracte, la cohésion se fissure, la démocratie s’affaiblit.
Ce risque n’est alors plus technologique. Il est politique.
L’IA n’est ni morale ni immorale. Elle amplifie les structures existantes. Dans un système inégalitaire, elle peut accélérer les inégalités. Dans un système bien régulé, elle peut accroître la prospérité partagée.
La question centrale n’est donc pas : « l’IA va-t-elle détruire l’emploi ? »
La question est : « comment organisons-nous et accompagnons-nous la transformation du travail ? »
Refuser les deux illusions
Ne nous berçons pas d’illusions…
Première illusion : croire que le marché absorbera mécaniquement le choc.
Seconde illusion : croire que l’innovation doit être freinée par peur du désordre.
L’Europe, et la France en particulier, n’ont pas les moyens d’un attentisme frileux. Mais elles ne peuvent pas non plus s’en remettre à un optimisme technologique naïf.
Il ne s’agit pas de choisir entre compétitivité et cohésion. Il s’agit d’aligner les deux. Voici quelques pistes pour sortir par le haut de cette situation et transformer les risques en opportunités.
Pistes pour une stratégie publique lucide
- Investir massivement dans la formation continue.
Non pas une formation cosmétique, mais une requalification profonde vers les métiers complémentaires à l’IA : supervision, éthique, ingénierie, créativité, gestion de systèmes complexes. - Encourager la participation des salariés aux gains de productivité.
Intéressement, actionnariat salarié, mécanismes de partage des profits liés à l’automatisation. - Adapter la fiscalité sans pénaliser l’innovation.
Taxer aveuglément l’IA serait une erreur stratégique. En revanche, réfléchir à une contribution sur les rentes exceptionnelles liées à l’automatisation, fléchée vers la formation et la reconversion, mérite débat. - Réformer le système éducatif en profondeur.
Moins d’apprentissage par accumulation, plus de capacité d’adaptation, d’esprit critique, de créativité et de responsabilité. - Garder des compétences humaines.
Si nous déléguons tout à l’IA, nous perdrons une grande partie de nos connaissances et de nos compétences. Nous ne pourrons même plus juger de la pertinence du travail des agents IA et perdons jusqu’à notre esprit critique et notre faculté de penser et créer. - Intégrer les plus de 60 ans dans notre effort de formation collectif
Notre société doit être inclusive et ne peut laisser les plus de 60 ans sur le bas-côté de cette révolution. Un retraité doit pouvoir bénéficier de tous les bénéfices que permet l’IA. Une société à deux vitesses augmentera les fractures sociales et accélèrera l’effondrement non pas de notre société mais de notre civilisation. Une société inclusive, qui intègre ses aînés dans cette révolution, augmentera ses capacités à transformer les risques en opportunités. - Développer une souveraineté technologique européenne.
Dépendre exclusivement de plateformes extra-européennes serait accepter une perte de maîtrise économique et politique.
Une question de gouvernance
L’intelligence artificielle est un multiplicateur de puissance. La question n’est pas si elle sera utilisée. Elle l’est déjà. La question est : au service de quel projet de société ?
Les décideurs doivent sortir du registre émotionnel. Les entrepreneurs doivent intégrer la dimension sociale dans leur stratégie. Les investisseurs doivent comprendre que la stabilité démocratique est un actif économique. Les politiques doivent renoncer au populisme, aux visions simplistes de notre société et opter pour de véritables plans stratégiques. Plus qu’aux politiques, c’est aux citoyens-électeurs de choisir des représentants capables de montrer un cap crédible, d’adapter notre société et de concevoir le monde de demain.
Le véritable enjeu n’est pas l’IA. C’est la qualité de nos institutions face à l’IA. L’enjeu est surtout, comme à chaque moment clé de notre histoire sociale et économique, la capacité, ou l’incapacité, des élites à penser long terme. Notre capacité à penser le monde post IA devient alors un révélateur de la qualité de notre gouvernance.
Ni apocalypse, ni conte de fées, nous sommes face à une transformation profonde, qui exige lucidité, courage et méthode.
L’histoire ne pardonne ni l’aveuglement technophobe ni l’ivresse technophile. Elle récompense les sociétés capables d’organiser le progrès sans sacrifier l’équilibre.
À nous de choisir si l’intelligence artificielle sera un facteur de fragmentation… ou un levier d’élévation collective.
Patrick Pilcer
Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers, auteur de « Radicalement républicain. Le mur n’est pas une fatalité. » (disponible dans la Librairie Opinion Internationale et bientôt dans toutes les bonnes librairies).


















