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16H45 - mercredi 9 novembre 2022

Doctolib et la chasse aux médecines complémentaires : une décision salutaire loin de clore le débat… La chronique de Véronique Suissa

 

Doctolib a donc décidé de faire le ménage en matière de médecines complémentaires. Récemment frappée par une polémique médiatique qui lui faisait le reproche, à raison, de référencer des pratiques complémentaires dénuées de « normes ». La plateforme médicale a été pour le moins très réactive en faisant disparaître fin octobre de son offre 5 700 praticiens !

Cette décision est le fruit de six semaines de consultation avec une quarantaine d’acteurs : conseils nationaux des ordres, syndicats de professionnels de santé, patients, miviludes, associations…C’est dans ce cadre que l’Agence des Médecines Complémentaires Adaptées (A-MCA)[1] a été auditionnée par Doctolib. Cet échange constructif a notamment permis de soulever la confusion des genres entretenue par une plateforme qui se veut purement « médicale ». La prise de rendez-vous « médicaux » ne pouvant en aucun cas être mise sur le même plan que des rendez-vous « bien-être ». Ce d’autant plus que certains praticiens ne détenaient aucun diplôme réglementaire ou que d’autres proposaient des pratiques pour le moins douteuses. En ce sens, le « ménage » de doctolib est un acte raisonnable et salutaire. Ainsi des pratiques dénuées de normes telles que la naturopathie ou l’étiopathie ont été à juste titre retirées de la plateforme.

La plateforme reste néanmoins ouverte à des « non professionnels de santé », si et seulement si les praticiens détiennent un numéro ADELI ou RPPS. Cette démarche permet ainsi d’inclure à raison d’autres professionnels notamment les psychologues et certains praticiens en médecines complémentaires dont la profession est règlementée. C’est le cas par exemple de l’ostéopathie, une pratique complémentaire encadrée par la loi et dont l’exercice n’est pas réservé aux seuls professionnels de santé.  Cet exemple montre que les médecines complémentaires conservent une place au sein de la plateforme, bien qu’extrêmement minoritaire.

 

Une démarche paradoxale

Le « diplôme » apparaît a priori comme le juste point de repère de doctolib, en atteste la présence de « non professionnels de santé » dont les formations sont reconnues. Mais dans ce cas, pourquoi avoir également exclu de la plateforme d’autres pratiques complémentaires pour lesquelles il existe pourtant des diplômes réglementaires ? C’est notamment le cas de formations inscrites au Répertoire National des Certifications Professionnelles (RNCP) dont le titre est délivré par le Ministère du Travail. En outre, d’autres praticiens pourtant légitimes en termes de formations ont aussi fait les frais de ce grand ménage. Ainsi 1500 sophrologues et une poignée de réflexologues titulaires ou non d’un titre RNCP ont dans tous les cas été exclus de la plateforme. Le diplôme n’apparaît donc pas la seule « norme » d’intégration ou d’exclusion.

S’agit-il donc pour doctolib d’éradiquer les « médecines complémentaires » ? Paradoxalement, il semble que non puisque d’autres pratiques complémentaires comme l’homéopathie et l’acupuncture restent accessibles aux usagers. Cela étant, il aurait été matériellement impossible d’exclure ces pratiques et doctolib semble en avoir pris conscience.  En effet, comme nous l’avons évoqué lors de notre consultation avec la plateforme, les professionnels de santé peuvent « par nature » être praticiens en médecines complémentaires. Ainsi, l’homéopathie et l’acupuncture sont deux pratiques réglementées, respectivement réservés aux seuls médecins et aux seuls médecins ou sages-femmes. En outre, exclure « toutes les médecines complémentaires » aurait nécessité d’arrêter le référencement des médecins acupuncteurs et homéopathes, ce qui n’aurait eu aucun sens pour une plateforme médicale.

En outre, les pratiques complémentaires demeurent au sein de la plateforme dès lors où les professionnels référencés détiennent un numéro ADELI ou RPPS. Ce constat mérite une réflexion en ce sens que les professionnels inscrits sur la plateforme ne mobilisent pas nécessairement des pratiques complémentaires détenant des normes de réglementation ou de formation. Infirmiers, kinésithérapeutes, psychologues (…) peuvent ainsi dispenser des approches complémentaires telles que la méditation, l’hypnose, la sophrologie, la réflexologie, etc., et ce à l’appui ou non d’un diplôme réglementaire propre à la pratique.

 

Praticiens soignants vs. non soignants : l’émergence d’une concurrence ?

Autrement dit, certains professionnels de santé, toujours référencés sur la plateforme, peuvent tout à fait proposer une pratique complémentaire pour laquelle ils n’ont pas diplôme, là où d’autres praticiens non titulaires d’un numéro RPPS ou ADELI en sont par nature exclu alors qu’ils détiennent un diplôme reconnu par le ministère du travail. En ce sens, le déterminant de doctolib ne semble pas tant celui du « diplôme » mais davantage celui du « statut » du professionnel[2] sans regard sur ses qualifications complémentaires. D’une certaine manière, la décision conduit à une forme d’opposition entre « professionnels de santé » et « praticiens bien-être » mobilisant un socle de pratiques complémentaires communes.

Cela étant, la problématique inverse existe clairement pour les « praticiens du bien-être » (diplômés ou non) puisque nombreux sont ceux qui estiment pouvoir s’inscrire dans une démarche thérapeutique pourtant réservée aux seuls professionnels de santé.

Il ne s’agit pas d’opposer les « soignants » et « non soignants » dans la pratique des approches complémentaires, mais plutôt de soulever la nécessité de clarifier les compétences des intervenants, qu’elles soient liées à la santé ou au bien-être.  

 

Le choix de la sécurité ne renforce-t-il pas l’insécurité ?

La décision de doctolib priorise à raison « clarté et sécurité ». Si elle présente visiblement quelques incohérences, « le ménage » se justifie en considérant notamment les principaux motifs de consultations (d’ordre médical/paramédical), les risques de confusions (mélange des genres), et ce d’autant plus en intégrant les situations de fragilités (maladies, handicap…) dans lesquelles les citoyens peuvent faire appel à la plateforme. Pour autant, cette décision portée légitimement au nom de la sécurité pose paradoxalement une problématique d’insécurité. En effet, exclure les praticiens « non soignants » potentiellement titulaires d’un diplôme réglementaire incite les citoyens à s’orienter vers d’autres plateformes réservées au bien-être. Rappelons que près d’un français sur deux utilisent des approches complémentaires les conduisant en masse vers des plateformes « bien-être » souvent sujettes à la polémique. Et pour cause, ces « plateformes du « bien-être » mélangent des praticiens diplômés avec des praticiens pour le moins douteux, voire pratiquant l’exercice illégal de la médecine.

Si exclure les pratiques « hors normes » est un choix raisonnable, pour le reste, il n’y a pas de réponse unique et univoque. Exclure des praticiens potentiellement titulaires d’un « diplôme reconnu » par le ministère du travail est l’un des points d’incohérences dans la mesure où cette reconnaissance est affichée comme « l’élément de repère » de la plateforme. Pour autant, maintenir des praticiens « non soignants » quand bien même diplômés, aurait aussi été une source de confusion tant que la plateforme affichait son orientation « purement médicale ».

Assumer plus clairement la présence de pratiques complémentaires « à la condition de diplômes reconnus » aurait été une piste nuancée intéressante à explorer mais clairement plus longue et plus lourde à mettre en place. Tel que nous l’avons rappelé lors de notre consultation, intégrer des praticiens « dûment diplômés » mais « non professionnels de santé » réclame néanmoins de spécifier non seulement le champ d’intervention exclusivement réduit au « bien-être » mais aussi d’identifier clairement pour chacun d’entre eux, leurs domaines d’expertises spécifiques (ex. citoyens en santé, enfance, personnes âgées, handicap…). Et ce d’autant plus en considérant le besoin de connaissances supplémentaires des praticiens dès lors où il s’agit de répondre à des citoyens en fragilités.

Le choix de doctolib se justifie donc en grande partie. Il confirme paradoxalement la nécessité d’une réflexion de fond concernant les modalités d’un accès structuré aux approches complémentaires articulant « qualité et sécurité ». Ce ne sera visiblement plus une démarche portée par doctolib. Fort de ce constat, l’A-MCA poursuit une démarche de sensibilisation continue auprès du grand public et réfléchis aux leviers d’actions en faveur d’une approche numérique sécurisée et adaptée.

 

Véronique SUISSA

Docteur en psychologie et Directrice Générale de l’Agence des Médecines Complémentaires et Alternatives (A-MCA)

[1] L’Agence des Médecines Complémentaires et Alternatives garde son acronyme (A-MCA) mais devient l’Agence des Médecines Complémentaires Adaptées (A-MCA)

[2] Professionnels justifiant d’un numéro ADELI OU RPPS et de fait principalement des professionnels de santé.

 

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