La chronique de Jean-Philippe de Garate
16H44 - lundi 17 janvier 2022

Dreyfus, une déchirure française toujours présente

 

On ne compte plus les destins brisés. Jean-François Deniau (1928-2007) qu’on présentait avant les présidentielles de 1981 comme le futur premier ministre d’un Valéry Giscard d’Estaing réélu avait parfaitement exposé la réalité de l’affaire Dreyfus dans Le Bureau des Secrets Perdus, ouvrage paru en 1998, mais qui demeure d’une cuisante actualité.

 

Dreyfus demeure une vraie déchirure et expose à nu, plus d’un siècle après l’Affaire, ce que sont les machines broyeuses d’une administration française instrumentalisée.

Que ce soit l’armée comme la justice, l’État-major comme la présidence du Conseil (Matignon), Deniau rappelle que l’affaire Dreyfus ne fut pas une simple affaire, mais un « masque » dont le capitaine ne fut pas la victime, mais le martyr. En un mot, il fallait leurrer l’État-Major allemand. La guerre de 1870-71 avait été perdue du fait de l’artillerie défaillante, la prochaine serait gagnée par une artillerie surclassant la Prussienne. Grossa Bertha serait écrasée.

Mais si Dreyfus, pas né d’hier, patriote chassé d’Alsace par l’annexion allemande, polytechnicien, artilleur, affecté à l’État-Major et connaissant l’état d’avancement du futur canon qui permettrait de gagner en 1914-18, avait compris la manœuvre de leurre — on dirigeait l’espionnage adverse vers une fausse piste — personne n’avait saisi que la combinazione dépasserait et écraserait nombre de ses marionnettistes. En cela, l’affaire Dreyfus apparaît comme une sorte de modèle de ce qu’il peut advenir des « affaires d’État » car elle n’est pas la seule à avoir produit des effets secondaires, latéraux, totalement imprévus.

On l’oublie souvent, la première conséquence de l’affaire Dreyfus (1894-1906) a été la création de l’État d’Israël (1948). Théodore Herzl (1860-1904), considéré comme le premier des sionistes, a assisté à la cérémonie humiliante et injuste de dégradation du capitaine Dreyfus à Paris, le 5 janvier 1895. Herzl, s’il était déjà « en recherche » sur l’État juif, a été traumatisé par cet événement, il y est vrai, d’une brutalité qui en annonçait bien d’autres.

La deuxième conséquence, est-il besoin de le rappeler, a été l’alimentation de cette rivière souterraine, parfois simple ru, parfois rivière bouillonnante et résurgente — et « créneau » politique — qui se nomme l’antisémitisme en France. Ceux qui avaient machiavéliquement mis en place la machine de destruction n’ont visiblement pas mesuré les ravages de leur « combinazione ».

La troisième conséquence n’est, à nos yeux, pas la moindre. L’État et sa justice, qui en France, en dépit des changements de régime, conservaient jusqu’à l’Affaire, un je-ne-sais-quoi de respectable. Ils ont cédé le rang aux idéologies. Des hommes aussi différents que l’antisémite Céline ou le pacifiste Giono ont pu, calmement, imaginer la disparition de leur pays au sein, soit d’une Europe nazifiée pour Céline, soit d’un monde « en retrait », dans la paix et le silence des plateaux déserts après Manosque pour Giono.

En un mot, la disparition de la France en tant qu’État exprimant une Nation unie, a été admise. Regardons notre réalité actuelle et posons-nous la même question.

Les déchirures de l’Histoire ont laissé des cicatrices qui ne demandent qu’à s’ouvrir ! Le syndrome des guerres de religions (1562-1598) — huit en France — les excès de l’absolutisme et les persécutions au nom de la religion d’État doivent nous amener à réfléchir sereinement sur la montée numérique des membres de sectes ou de religions niant la possibilité de « ne pas en être ». Les récents incidents de Nanterre et l’absence de maîtrise du territoire doivent nous interpeller. Car il existe une possibilité qui semble inimaginable aux Français, et pourtant se profile : le morcellement. J’avais écrit que 2021 serait l’année de la fragmentation. C’est un fait acquis. La France n’est plus un continuum géographique, c’est une collection de cités, avec ses quartiers, bobos, provinciaux ou banlieues perdues, cités pauvres barricadées sur elles-mêmes ou cœurs de ville bourgeois et indifférents. Après la fragmentation viendra le morcellement. Non ! Il n’est pas exclu que certaines parties du territoire se détachent, et je ne pense ici ni aux îles d’outre-mer, ni aux provinces frontières, mais au cœur même de notre Hexagone. Il existe de laborieux films de série B sur la désagrégation d’un pays. L’Amérique qui a voté pour Trump n’est pas une fantasmagorie, mais une réalité. Ce qui est advenu aux États-Unis, sa réalité politique tangible, se retrouve — parce que la France se « formate », se normalise à vitesse grand V — dans notre espace quotidien. Avec ses élites s’interrogeant sur les meilleures stratégies à mettre en œuvre… Un peu comme l’État-Major militaire du début des années 1890 sacrifiant un officier juif sans voir les effets en chaîne d’une condamnation qui, si elle n’a pas déshonoré le condamné, a déshonoré ses juges. Et détruit beaucoup. Pour longtemps…

 

Jean-Philippe de Garate

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