La chronique de Jean-Philippe de Garate
11H11 - vendredi 9 avril 2021

Djibouti, centre du monde. Chronique de la nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

 

Les étudiants en droit connaissent l’histoire. « Du temps des Français », un légionnaire avait ouvert son réfrigérateur pour se rafraîchir d’une bonne bière fraîche. Nous étions à Djibouti, en plein été, et il était quatre heures de l’après-midi. Le logis du légionnaire n’était pas climatisé et la température à l’ombre avoisinait cinquante cinq degrés. On le sait, le principe du réfrigérateur est simple : le gaz, s’il est comprimé, produit de la chaleur et, à l’opposé, s’il est étiré, dispense du froid. Mais les frigos ont leur point faible. Si la température ambiante avoisine soixante degrés Celsius, le mécanisme s’inverse. Ajoutez à cela que ces appareils de réfrigération comportent une loupiote qui s’allume lorsqu’on ouvre la porte. Le légionnaire avait ouvert et le frigo avait si bien explosé, du fait de l’électricité de la loupiote et du gaz enflammé, que notre soldat avait été tué.

Mais laissons là nos étudiants et la responsabilité du constructeur des frigos. Djibouti n’est plus française. Il n’est pas certain pour autant qu’elle soit africaine. La Chine y est devenue omniprésente, et, selon le schéma habituel, y possède la dette, a installé une puissante base militaire, a financé et surveillé la reconstruction de la ligne de chemin de fer Djibouti-Addis Abeba, et veille d’un œil jaloux sur la reconduction du président, élu pour la cinquième fois. Ne posez pas de question sur l’opposition, le territoire d’outre-mer des Afars et les Issas appartient au passé. Tout cela n’aura nécessité que peu de temps, une génération honteuse, car, dans les années mille neuf cent soixante-dix, la France y était présente par ses légionnaires et ses parachutistes.

Alain Peyrefitte, ministre de Giscard, après l’avoir été sous Charles de Gaulle, est connu pour deux ouvrages : Quand la Chine s’éveillera, et Le Mal français. La France, se dévorant de son Mal, devient une sorte de Portugal (laquelle s’en sort mieux que nous en bien des points), et sombre peu à peu. La Chine éveillée règne de Djibouti à Montevideo, avec ses cent Chinatowns, de San Francisco à Paris XIII, et a changé de ton : la France et l’Europe ne sont pas des « paillassons » a répliqué un ministre à un diplomate de l’Empire du Milieu.

Quand on doit démentir, c’est que l’affirmation a été proférée. Et qu’elle repose sur quelques données… Personne en France, ce « ventre mou », avec son lobby Raffarin et autres, n’ose plus ouvrir la bouche. Alors, il va falloir le faire puisque les politiques manquent – au sens étymologique du terme- à la France.

Ça ne peut plus continuer. Djibouti est le centre du monde. Mais quels avantages en retirent les indigènes, les locaux ? Une bonne partie des Afars et Issas sont maintenus sous le seuil de pauvreté… Où est la gauche qui, sous Giscard, demandait des droits pour ces Africains ? Il y avait un « rêve américain », mais, je suis désolé de le dire et plus encore de l’écrire, il n’y a pas de rêve chinois.

Le matérialisme absolu, l’accumulation presque compulsive du capital, l’athéisme le plus radical, le communisme le plus revendiqué, « l’asiatisme » exacerbé, l’impérialisme visible partout, doivent trouver, tôt ou tard, leurs limites. Non, je ne rappellerai pas que le dernier premier ministre (août 1870) de l’empereur Napoléon III se nommait le général Cousin-Montauban (1796-1878), comte de Palikao depuis sa victoire sur les troupes chinoises, à l’entrée de Pékin (21 septembre 1860). Mais enfin, si la Chine est devenue ce qu’elle est, les Chinois savent-ils comment traduire ces simples mots : libertés, débats contradictoires, insouciance au quotidien et terrasses de café ? La France n’a pas vocation à être esclave. Et si Jules César apporta la culture et la discipline romaines, il n’est pas certain que Paris soit Djibouti. Nous avons tous vu ces hordes de touristes foulant les palais de nos rois, et si la Covid nous vient de Chine – comme la grippe espagnole et autres SARS – du moins a-t-elle eu pour effet de libérer le Louvre et Versailles de gens qui souvent ignorent jusqu’à la notion d’harmonie, de beauté, d’équilibre.

Tôt ou tard, le rêve hégémonique se trouvera contrarié – sans excès de nuances – par le réveil des peuples, outre ces crocs d’acier que demeurent le Japon, le Vietnam, les Etats-Unis et, tout petit détail… l’Inde, première puissance démographique mondiale.

Mao, véritable acteur de la guerre de l’Indochine et du Vietnam, avec ses centaines de milliers de « volontaires » (car il faudra bien un jour écrire l’Histoire) culbutant les héros de Cao-Bang (1950) et Saïgon (1975) avait donné un numéro à chacun de ses compatriotes.

Il serait utile que l’on sache désormais que les Français ne sont pas, ne seront jamais, des frigos numérotés. Ou qu’ils risquent, eux aussi, d’exploser à la tête des nouveaux soldats de Djibouti.

 

Jean-Philippe de Garate

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