La chronique de Jean-Philippe de Garate
10H02 - lundi 22 février 2021

Impatience de la foule. Chronique de la nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

 

Quand Eros rencontre Thanatos, l’homme choisit fatalement Thanatos. En d’autres termes, quand nous avons le choix entre la vie et la mort, lorsque se présente le moment décisif, notre décision penche alors vers la seconde. Cela peut paraître de la pure folie ! Et surtout, complètement faux !

Toutes nos existences, rassemblées, protestent et témoignent de notre appétence pour la joie, la rencontre des autres. Le rêve français, et au-delà, c’est le barbecue en famille, avec des amis, l’été, dans un lieu à l’air libre. La gastronomie s’en mêle, le vin jamais loin, quelques alcools s’invitent. Mais avant tout règnent le rire, l’amitié, les frôlements du bras de l’invitée et plus si affinités. Si un cours d’eau dont on entend du jardin les gazouillements se mêlant à ceux des enfants qui s’éclaboussent de rires s’ajoute à ce tableau, si le bruit de la mer constitue un arrière-plan, ou si encore la verdeur des prairies et des alpages resplendit dans le soleil, alors le temps s’arrête. Le bonheur est possible. Même les ombres de la forêt ont mué : elles sont mauves comme une robe.

Mais en février 2021, tout est sombre, et tout sombre, le bonheur français s’éteint car il a rencontré cet énorme rocher qu’on nomme Madame Covid, la Covid. La vie se mue en contournements, et une précédente chronique a mis en scène ces Parisiens qui, se jouant des interdits, inventent le café sur les trottoirs, voire autour des poubelles. Paris résiste.  Sachons-le, ce n’est que répétition.

Un triste et pauvre mois de février, comme celui que nous traversons, mais il y a si longtemps -1883-, Villiers de L’Isle Adam proposait Impatience de la Foule dans ses Contes Cruels, un des chefs d’œuvre de notre littérature, écartée de nos programmes scolaires depuis des lustres. Le génie pourrait être communicatif ! Place au formatage idéologique ! Pourtant, ce court récit reprend une antienne. Que Sparte supplée Paris dans l’histoire n’est pas significatif. Car notre ville lumière est devenue si terne, si grise, si alanguie ces dernières semaines que notre Arc de Triomphe ou l’enceinte de Philippe Auguste, comme les tours de la Défense, Montparnasse ou Porte d’Italie ressemblent à s’y méprendre à la raideur des murs lacédémoniens.

Comme nous, la population spartiate attend. Les guerriers sont partis pour arrêter la course de Xerxès, au nom déjà étrange, le Perse dont l’armée innombrable inquiète et ravage la contrée tel un virus. Les vierges ont déjà pris leur poignard qui placera la mort entre elle et leur violeur, les vieillards ont bandé leurs jambes pour tenir droit et freiner de leur corps les pieux effilés des envahisseurs, les femmes s’affairent pour fournir en quantité marmites, huiles bouillantes et ustensiles tranchants aussi efficaces que les lances. Les portes de Sparte, durcies comme l’airain, ont joint leurs battants. Le fer est partout, même les enfants s’alignent en combattants et les places armées sont prêtes. Sparte ne se rendra jamais.

Comme une image cent fois revue, se détache de la poussière de l’horizon un point noir, une silhouette. Ce ne peut être que la mort, ce ne peut être qu’un Perse. Toute la nouvelle de Villiers, précédant Buzzati et Julien Gracq, se tient dans cette attente.

Cette attente, c’est la nôtre ! Quand finiront cette pandémie, ce nuage toxique qui nous interdit baisers, poignées de mains, étreintes fraternelles ou main sur l’épaule ? Le barbecue sans masque… sans gel ! sans couvre-feu ! confinement… Castex le matin Macron le soir…  Les psychiatres nous disent combien le monde a écrasé de sa lourdeur, de son manque de goût, des vies entières ! On fume, et pas seulement des gitanes maïs, on boit, on se languit.

On pense. On pense beaucoup ! On broie du noir, on s’ennuie même dans les gestes les plus sympathiques. Piscines soumises à une réglementation à publier en trois tomes, voyages et déplacements suffocants de stress, de peurs… On attend pour demain une nouvelle pancarte dans le métro : « Fermez-la » ! Car parler même devient dangereux.

Alors, on pense, on rêve, ou plutôt, on cauchemarde. Comme à Sparte, face à la silhouette dont le corps se précise. Évidemment, ce ne peut être qu’un étranger hostile. Alors on le bombarde d’une pierre qui ne rate pas sa cible. Au moins un ennemi de moins ! Sauf qu’à la nuit tombée, ou peut-être est-ce à l’aurore – on veut oublier l’un comme l’autre, on est déjà dans l’au-delà ! – on découvre sous les caillots de sang le profil altier de celui qui venait apporter la nouvelle de la victoire. La vie.

 

Jean-Philippe de Garate

 

 

 

 

 

 

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