La chronique de Jean-Philippe de Garate
11H39 - vendredi 13 novembre 2020

Coup d’Etat en direct. Chronique de la nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

 

C’est devenu une évidence : la république serait le degré d’achèvement, de perfection, d’une société policée. Pour preuve, après sept monarques, la Rome antique accédera à la république. Toute une littérature a opposé dès Tite-Live les vices de la monarchie à la rigueur républicaine.

On se rappelle par exemple ce passage de l’historien républicain (Histoire romaine 1, 49) relatif au dernier roi Tarquin : « Craignant que l’exemple qu’il avait donné en s’emparant injustement du pouvoir ne se retourne contre lui, il se fit accompagner d’une garde armée : c’est par un coup de force en effet qu’il avait acquis le pouvoir, sans passer par les suffrages populaires ou l’avis du Sénat. Il ne pouvait pas davantage espérer l’amour de ses sujets et ne devait compter que sur la terreur pour asseoir son autorité. Pour augmenter son effet, il instruisait seul et sans consulter personne les causes capitales ; sous ce prétexte, il tuait, envoyait en exil, condamnait à la confiscation des biens les suspects, ses ennemis ou même ceux dont il n’avait rien à attendre que les dépouilles.

Ses coups frappaient surtout le Sénat : il élimina beaucoup de membres et décida qu’ils ne seraient pas remplacés afin d’affaiblir l’Ordre : privé de son prestige, il s’indignerait moins de n’être plus consulté sur rien »

Toute la France officielle, de la première Assemblée constituante à Jules Ferry, de Ledru-Rollin à Chevènement, de Clemenceau à Mendès-France, de Herriot aux plus récents présidents, n’a cessé de se référer à la République romaine. Sans le dire ou en le disant, leur modèle en matière de peinture demeure le peintre Jacques-Louis David (1748-1825), jacobin adorateur de la « simplicité romaine » et républicaine.

Dans un essai au titre lumineux, « La bonne et la mauvaise peinture », André Fermigier avait en 2002 qualifié la peinture de David de morbide. Ce n’est pas un jugement politique mais l’œil du peintre qui s’exerce, et le sentiment de l’homme qui s’exprime. Quand on place côte à côte une scène de tel épisode romain de David – Les Sabine, par exemple – et une scène de fête en forêt de Diaz, un des maîtres de Barbizon, la simple cohabitation est écrasante.

Oui, la république est raide et comme vidée de suc, coupée des aspects naturels de la vie, des racines de la joie. Seul   Marcel Pagnol sut les associer en roman national, les réconcilier, avec instituteur républicain empathique plongé en vie rurale.

Mais quand on réfléchit un peu à la chronologie, on s’aperçoit que si la troisième république, de 1879 à 1912, fut une « Belle époque », c’est parce qu’elle avait été précédée d’une période charnière, la guerre civile (mars-mai 1871) succédant à la défaite militaire (1870)… la défaite d’une armée qui pourtant était entrée à Pékin (1860) et à Mexico (1863), mandatée par l’empereur. Nombre d’écrivains (Maupassant le marin et canotier et Barbey d’Aurevilly, qui fut journaliste), les peintres du grand air soulignent le désir de vie, tant la France officielle est sinistre, mortelle, à l’image de ses dirigeants compassés, certains protestants -Waddington, 1879- ou au teint jaune de bibliothécaires, Jules Grévy et plus tard, Waldeck-Rousseau, ce « colin froid ».

En un mot, la république n’est pas un état naturel mais une résultante : c’est certainement le régime le plus compliqué, car il nécessite nombre de conditions, dont la réunion signe la réussite. Si la France va si mal en 2020, c’est parce que les plus essentielles de ces conditions manquent. Dans « Le cens caché » (1978), un essai bien injustement oublié, Daniel Gaxie avait démontré que notre soi-disant république égalitaire n’était qu’un banal régime bourgeois. Bourgeois n’est pas une insulte, ni un compliment, c’est un état. Sous Louis-Philippe, qui avait le mérite d’être clair, l’électeur était celui qui payait le cens, c’est-à-dire un certain niveau d’impôts, impôts assis sur la propriété foncière. A l’époque, ce n’était pas stupide, ni illogique dans un pays rural car le propriétaire d’un domaine peut imaginer le poids, la charge du domaine national. C’était ainsi. Mais, disait Daniel Gaxie -je schématise-, les non-propriétaires demeurent exclus. Pas seulement sous Louis-Philippe ! Sous la cinquième république, c’est l’accès au savoir qui scinde deux France, et la meilleure preuve de la validité de cette thèse, c’est l’abstention massive du peuple, où figurent des millions d’immigrés d’un niveau scolaire modeste. Douze millions d’abstentions en 2017, trois millions de votes blancs, un million de votes nuls ! Seize millions de Français n’ayant voulu ni de l’une, ni de cet autre ! qui dit mieux ? Macron est clairement le président des riches – qui ne sont plus des bourgeois bien élevés mais des parvenus de la finance, alliés d’une certaine administration, un petit monde vivant en vase clos, avec ses « éléments de langage » et doté, soit dit au passage, d’un niveau de bêtise surréaliste… merci, Hollande…

Que se passe-t-il en France, que se passe-t-il aux Etats-Unis ? Il existe une très grande différence. En France, clairement, il n’y a plus aucun homme politique au-dessus de la mêlée. Macron a sombré, comme les autres. A droite, à droite de la droite, on ne cesse de murmurer le nom de la nièce, parce qu’elle seule, tout le monde le sait, pense, et que sa pensée est relayée. Cela peut plaire ou peut déplaire. C’est ainsi. Les potentiels candidats de la droite – Rachida Dati, Xavier Bertrand – n’ont pas encore proposé une ligne d’horizon, mais encore, mais surtout, des mesures pensées, fortes, conséquentes, une volonté de changer de période. Par exemple l’élection des magistrats au suffrage universel, qui casserait la secte de Bordeaux et la possibilité – qui devrait les préoccuper- d’un nouveau cabinet noir « à la Fillon ». La gauche est clairement prise en otage par un certain député de Marseille, tribun limité dont il n’y a plus rien à dire.

Aux Etats-Unis, la situation est pliée. On a pu multiplier les avanies contre Donald, cet homme vient de franchir une étape, non pas indifférent mais boosté par le déferlement des coups que lui a assénés l’armée adverse. On relèvera au passage combien la découverte d’un vaccin quelques jours après l’élection est sympathique, à l’image du sourire figé du candidat gagnant et de son petit monde convenu, si lointain en vérité du conglomérat des populations des côtes est ouest, et région des grands lacs. Pour autant, ce monde officiel avait oublié deux trois petits détails : en un mot, les verrous des institutions. Le président élu n’est pas proclamé, la totalité des bulletins – même s’ils n’importent plus – ne sont pas dépouillés (or, la république réside dans chacun, et jusqu’au dernier, de ses citoyens) et Donald est clairement devenu un personnage, un homme politique hors « système ». Les soutiens populaires ou non, dont il bénéficie se sont renforcés et durcis dans ces Etats du centre. Les bouseux, sans gilets jaunes, adulent l’homme à la mèche jaune. Je le dis sans ironie : Trump rentre dans l’histoire.

Et l’histoire ne s’arrête pas là. La république, ce n’est pas une forme, c’est une adhésion. La chute de la troisième république, orchestrée par Pierre Laval, le politicien le plus rompu aux rouages de cette république devenue « hors-sol », devrait être encore et encore méditée. Les Américains n’ont jamais connu, ni monarchie, ni Empire, mais pourquoi échapperaient-ils à l’histoire ? Où est-il écrit que la république soit éternelle en Amérique ? Où était-il écrit dans l’histoire romaine qu’un certain César passerait le Rubicon et qu’après lui Auguste allait mener ce qui est devenu l’empire ? Je sais, entre l’ascétique général de la guerre des Gaules et le canard bouffi, la comparaison paraît outrée. Mais est-ce ma faute si toute la planète se peuple d’obèses ? Qui pourra affirmer qu’un WASP républicain n’est pas l’héritier de Lincoln et autres Sheridan, pour qui « un bon indien est un indien mort » et dont le premier mit fin à l’esclavage, non par humanité, mais afin que l’industrie du Nord puise dans la main d’œuvre libérée du sud ? Rien de nouveau sous le soleil. Il y a bien deux Amérique, comme il existe plusieurs France. Cet éclatement, le durcissement de la coexistence, cette sensation coupante qui cisaille le bord de chaque camp, et ce centre, ce ventre mou qui fond électoralement…

Nous vivons sans le voir un coup d’Etat en direct. Peut-être deux. Il se déroule sous des formes encore non répertoriées. Après, appelez encore ce que nous vivons la république si ça vous chante.

 

Jean-Philippe de Garate

 

 

 

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