La chronique de Jean-Philippe de Garate
09H35 - mardi 25 février 2020

Les oubliettes, un rêve français. Dans sa chronique d’une nouvelle époque, Jean-Philippe de Garate annonce le prochain livre de Loïc Le Floch Prigent

 

Personne ne mesure en France la place exorbitante qu’y tient la prison. La première campagne de presse venue, c’est à qui criera le plus fort pour réclamer l’incarcération immédiate du bouc-émissaire du jour. Jeter « au trou » est sans doute l’expression argotique la plus achevée d’un rêve français. Ne plus voir ce criminel, mâle ou femelle, qu’on souhaite retrancher de la communauté des humains ! Comme le réclamait un accusateur public à l’encontre de tel publiciste passé de mode : « Lavez la France de cette souillure ! »

En un mot, dans l’esprit public, la prison est perpétuelle. Nos compatriotes peuvent jouer les modernes sous toutes les coutures, il n’empêche : les oubliettes moyenâgeuses, la caverne antique demeurent le modèle de la geôle. La prison, n’est-ce pas ce lieu dont on ne sort pas ?

La France, vraie prison mentale, ne sortira pas de cette obsession et surtout, surtout ! de ce mal mortel qui la tue : l’abstraction. Tout le monde parle de tout, mais rares sont ceux qui ont vécu ce dont ils parlent. Le sommet en est atteint par les différents « personnels de justice » qui n’ont jamais passé une nuit en cellule, où ils envoient pour des années, voire des décennies, des semblables dont, faut-il le rappeler, certains sont innocents.

Il s’appelle Loïk Le Floch Prigent. Il a été tour à tour président de Rhône Poulenc, Elf et SNCF… Mitterrand aimait son franc-parler et sa qualité d’ingénieur qui dit cash ce qu’il en est, pas ce qu’on veut entendre. On s’en doute, cela ne lui a pas attiré que des amis… notamment lorsqu’il a dû répondre à des juges qu’il renvoyait à leur étiage. Il a connu la prison, et pas seulement en France, mais en Afrique.

Au Togo, c’est simple. Les cellules ne comportent aucun meuble, pas même un lit. La nuit, le sol de terre battue est entièrement occupé par les prisonniers dormant tête-bêche. Les douches ? Bien sûr, il y a des douches ! Elles sont constituées d’une pièce carrelée. Avec des seaux remplis d’eau. Eau claire, eau croupie ? On ne sait pas. Le Floch Prigent est resté cinq mois et dix jours dans ce sous-sol dont il n’est sorti qu’au trois-quarts mort.

En France, bien sûr, les choses ne se passent pas ainsi. L’eau tiède coule du pommeau de la douche. C’est en-dessous que ça se gâte. Bien sûr, on ne veut rien savoir, rien voir. Les invisibles. La prison, dans l’esprit collectif, ce sont clairement les oubliettes. Les ombres. On n’en sort jamais. Quand on a la force de Le Floch Prigent, cet ingénieur breton qui a lu Claude Bernard, on examine, on analyse l’usine-prison. On « dit les choses », et on en finit avec les poncifs. Par exemple, quelle est la plus grande souffrance ? Ne cherchez pas, vous avez tout faux. Ni la claustrophobie, ni dormir dans la même cellule qu’un tueur, ni supporter 23/24 heures les vaticinations ou vitupérations d’un fou, ni la violation permanente de votre intimité… La vraie souffrance, c’est celle qu’on inflige aux proches, ceux qui vous aiment vraiment, ces visiteurs qui, eux, passent deux fois sous les portiques, avec fouilles et humiliations. Entrée et sortie. Et savent, eux, la réalité. Dans quelques semaines paraîtra l’ouvrage de Le Floch Prigent, « Repenser la prison ». Oui, bien sûr ! Des livres sur le gniouf, il en existe des centaines. Il suffit de (re)lire Céline, Danemark !

Mais l’auteur est un scientifique. Donc, il analyse et il conclut, preuves à l’appui : les Français feraient bien de s’interroger sur le tout petit détail : la prison, on en sort. Toujours.

Alors, on découvre que les fous qui constituent des bataillons entiers, majoritaires dans nombre d’établissements pénitentiaires – ce que personne ne veut voir- constituent à l’évidence le terreau dans lequel germeront les semences des fanatiques. Vous avez voulu les enterrer dans un trou ? Vous y avez multiplié les bombes ! Avec pour détonateur, la haine que vous avez laissé croître. Un champ de mines, voilà la prison…

 

Jean-Philippe de Garate