Monde
12H56 - vendredi 27 décembre 2019

Et les livres de l’année 2019 sont… La chronique littéraire d’Anne Bassi

 

Quatre livres, quatre parcours de femmes en quête de liberté.

L’année 2019 a été foisonnante sur le plan littéraire, et il peut sembler arbitraire de sélectionner des ouvrages parmi tant d’autres d’égale qualité. J’ai choisi de mettre en lumière quatre d’entre eux qui racontent la vie de femmes en quête de leur identité. Enfermées dans une histoire ou des lieux géographiques qui leur imposent une direction, elles réussissent cependant à trouver la force de conquérir leur liberté. Des histoires inspirantes.

 

Mur Méditerranée – Édition Sabine Wespieser

Une fresque sur la migration et l’exil

Trois femmes, Chochana, Semhar, et Dina, de trois nationalités différentes, une Nigérienne, une Érythréenne et une Syrienne, trois religions différentes, une juive, une chrétienne et une musulmane. Elles partagent pourtant le même rêve, la paix et la liberté et le même espoir, l’exil.

Elles se retrouvent sur le même cargo à destination de Lampedusa. Le parcours de chacune est ici raconté : la décision douloureuse du départ, l’attente, le sauvetage de l’embarcation et la dépendance envers les passeurs. Elles sont différentes et malgré tout ce qui les sépare, elles parviendront à tisser des liens. De la complicité à la solidarité, c’est finalement l’amitié qui les unira.

Trois personnalités, trois tempéraments, trois portraits magnifiques qui nous confrontent à l’Histoire et au sort des migrants qui divise l’Europe, abandonnés dans la spirale de l’indifférence et de la violence.

Louis-Philippe Dalembert s’est inspiré du drame survenu au cours de l’été 2014 quand le pétrolier danois « Torm Lotte » a dévié de sa trajectoire pour sauver des clandestins en difficulté. Un drame dont on ne se souvient plus, un drame devenu banal.

L’auteur restitue avec émotion et humanité le quotidien de ces femmes privées de liberté. Il nous plonge dans la violence, l’esclavagisme et la lâcheté des passeurs. Il nous embarque avec les intempéries, les hurlements, les pleurs, les odeurs et la mort. 

Deux questions lancinantes hantent rapidement le lecteur : et si c’était ma famille ? Ou moi ? Combien de temps tient-on en Méditerranée, sans boire et sans manger des jours entiers ?  

Un roman bouleversant.

En lice pour la première sélection du Goncourt, Mur Méditerranée a reçu le prix de la langue française le 8 novembre 2019, un prix littéraire crée par la ville de Brive pour récompenser « une personnalité dont l’œuvre a contribué de façon importante à illustrer la qualité et la beauté de la langue française ».

Mur Méditerranée est le dix-neuvième roman de Louis-Philippe Dalembert, écrivain haïtien. Paru en 2017, Avant que les ombres s’effacent avait remporté le prix Orange du Livre et le prix France Bleu / Page des librairies.

 

La mer à l’envers de Marie Darrieussecq – Editions POL

Un roman sur le sauvetage de migrants et leur accueil.

Rose, psychologue, passe ses vacances de Noël avec ses deux enfants à bord d’un paquebot. En pleine nuit, entre la Libye et l’Italie, elle surprend une opération de sauvetage de migrants. Intriguée, elle descend sur le pont. Sa vie bascule quand elle vient en aide à Younès en lui offrant le téléphone portable de son fils Gabriel. Il la recontactera à son arrivée à Paris, puis de Calais où il espère rejoindre l’Angleterre.

Un roman sur la tragédie humaine des migrants et sur les préjugés. Un livre qui questionne nos peurs et nos lâchetés.

 

De Pierre et d’os – Bérangère Cournut – Edition Trigone

Une épopée polaire

Quand Uqsuralik sent la banquise se fendre entre ses jambes, il est déjà trop tard. L’igloo, sa famille et les chiens sont de l’autre côté de la faille. La faille se transforme en chenal et petit à petit, sa famille disparaît dans la brume.

Dans le brouillard et la solitude commence alors pour Uqsuralik un long voyage à la rencontre d’elle-même et des autres habitants de la banquise, rythmé par les lunes successives, les solstices et les saisons.

Epopée polaire d’une héroïne mystérieuse plongée dans un milieu où la nature fait loi, où les hommes se doivent d’être solidaires… mais sont aussi confrontés à leurs propres démons. Rupture fondatrice avec sa famille, rencontres amoureuses, batailles pour affirmer une féminité malmenée, voyages spirituels, maternité, Uqsuralik raconte sa vie, traversée par le souffle des esprits. Prisonnière des contraintes, elle est pourtant avant tout une femme libre.

Désespoir, amour et enchantement bercent le lecteur qui découvre le monde des chants, des rites, des coutumes, du langage chamanique mais aussi le territoire des animaux et des esprits ancestraux. Le roman est entrecoupé de chants traditionnels, qui viennent rythmer les épisodes marquants de la vie d’Uqsuralik.

Pour écrire ce texte poétique et symbolique sur le cycle de la vie et la condition d’une femme guidée vers son monde intérieur, l’auteure s’est immergée dix mois dans le fonds polaire Jean Malaurie et le fonds d’archives Paul-Émile Victor, conservés au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Une porte d’entrée vers le peuple inuit et un voyage au cœur de la psyché féminine à travers une quête identitaire et la question de la transmission.

 

Collection le temps des femmes

Une collection à découvrir

Créée par les Éditions Turquoises en 2015, « Le temps des femmes » est une collection dédiée aux femmes qui ont marqué l’Histoire.

Elle a débuté avec la parution de trois publications sur Bertha von Suttner qui a été la première femme à obtenir le prix Nobel de la paix : Bertha von Suttner. Une vie pour la paix, Bas les armes!, Correspondance entre Alfred Nobel et Bertha von Suttner.

En 2019, les Éditions Turquoise ont publié plusieurs ouvrages particulièrement marquants : L’Orient dévoilé, sur les traces de Myriam Harry de Cécile Chombard-Gaudin [notre photo] ; Lubna, la copiste de Cordoue de Olivier Gaudefroy, Elsa Brändström, l’Ange de Sibérie de Elsa Björkman-Golschmidt et Parmi les prisonniers de guerre en Russie et en Sibérie, 1914-1920 d’Elsa Brändström.

 

Parmi les prisonniers de guerre en Russie et en Sibérie 1914-1920, Elsa Brändström, Éditions Turquoises

Un témoignage sur le sort des prisonniers

Paru originellement en 1921 en suédois, puis en allemand, et publié en français pour la première fois en 1931, le texte est consacré au sort que connurent les prisonniers de guerre, toutes nationalités confondues, en Russie et en Sibérie pendant la Première Guerre mondiale. De l’hiver 1914 à l’été 1920, Elsa Brändström travailla auprès d’eux, à titre privé ou en tant que déléguée de la Croix rouge suédoise. Elle procura aux prisonniers soins médicaux, vivres, vêtements et leur apporta aussi un grand réconfort moral. Dans ses notes, elle décrit minutieusement l’organisation des aides apportées par les États, les particuliers et les associations en faveur des détenus mais aussi le quotidien ; les maladies, les épidémies, la détresse morale suscitée par la captivité et les travaux forcés. Son dévouement lui valut une reconnaissance mondiale. « L’ange de la Sibérie », c’est ainsi que fut nommé Elsa Brändström pour son action héroïque. Plus que tout autre, elle sera l’incarnation de l’aide humanitaire suédoise aux prisonniers de guerre.

 

 

Anne Bassi

Présidente de l’agence de communication Sachinka, chroniqueuse littéraire d’Opinion Internationale

 

 

 

 

 

 

Présidente de Sachinka, chroniqueuse littéraire