Monde
06H29 - lundi 18 novembre 2019

Carlos Ghosn et l’indifférence française. Tribune de François Zimeray

 

Une seconde peine ? François Zimeray, un des avocats de Carlos Ghosn, dénonce la solitude vis-à-vis de la communauté nationale que le patron de Renault Nissan endure depuis son arrestation à Tokyo le 19 novembre 2018. C’était il y a un an déjà…

A l’époque, Opinion Internationale s’était étonné, dans l’édito « Il faut sauver le samouraï Ghosn », de ce qui ressemble à un abandon d’un de nos concitoyens par la France. On pourrait aussi parler du Liban, son autre patrie. Un Américain, fut-il pasteur ou grand patron, n’aurait jamais été délaissé de la sorte.

Certes,comme l’a révélé le JDD, Nicolas Sarkozy a rencontré Carlos Ghosn à l’ambassade de France il y a un mois, en marge des cérémonies d’intronisation du nouvel empereur, à la demande d’Emmanuel Macron (qui en avait parlé avec Shinzō Abé en marge du G7 de Biarritz). Certes, Christian Jacob, nouveau président de LR (Les Républicains), Jean-Christophe Lagarde (son, homologue de l’UDI) et une trentaine de parlementaires, dont la députée En marche Anne Genetet et les sénateurs Gérard Longuet et Bruno Retailleau, ont signé hier une tribunedemandant le rapatriement de Carlos Ghosn et la tenue de son procès en France, seule condition pour avoir un procès équitable.

Mais quid des autres grands patrons français ? Quid de Bercy en charge de la gouvernance des grandes entreprisesfrançaises ? Quid des associations de défense des droits humains ?

François Zimeray, qui a aussi été ambassadeur de France pour les droits de l’homme puis au Danemark, ancien député européen, revient ici sur les conditions inhumaines que la « justice » japonaise impose à Carlos Ghosn et sur cette anomalie française qu’il est encore temps de surmonter.

Car au vu de cette année d’incarcération et d’assignation à résidence, on peut conclure que ce n’est pas au Japon que Carlos Ghosn bénéficiera d’un procès équitable… Procès prévu auy mieux pour fin 2020.

Comme le suggère François Zimeray, une société qui laisse tomber un des siens est une société qui va mal.

Michel Taube

 

 

Il est toujours grave de laisser tomber un homme…

Voici exactement un an, Carlos Ghosn fut brutalement arraché à la liberté, à son entreprise et à sa famille. Brutalement, cruellement et illégalement. Ce que j’ai vu du système japonais au long de cette année ne mérite pas le nom de justice : des prisons où les détenus, interrogés jour et nuit, sans avocat, sont otages d’une machine à humilier et condamnés sans preuve, si ce n’est des aveux forcés. Carlos Ghosn y passa 129 jours, à l’isolement.

Sorti de prison, il n’est pas libre pour autant. Fliqué par des procureurs prêts à tout pour ne pas perdre la face, osant détruire 6000 pièces du dossier qui pourraient le disculper. Prêts aussi à mentir pour le priver du droit fondamental de voir son épouse, avec qui il n’a pu échanger un seul mot depuis plus de 250 jours. Le problème pour ces procureurs, c’est que tout cela commence à se voir, leur collusion mafieuse avec le pouvoir japonais, – je pèse mes mots -, la discrimination (seuls les étrangers impliqués dans cette affaire ont été détenus) et surtout, le renversement de toute logique de justice : incarcérer d’abord puis rechercher ensuite des motifs qui n’existent pas. Nous le dénoncerons avec force jusqu’à l’acquittement.  

Cette affaire en dit long sur certains aspects de la société japonaise, ses archaïsmes, son patriarcat nationaliste, un surprenant manque de sérieux. Elle révèle aussi des personnes admirables qui se battent à mains nues pour la faire changer, des militants des droits de l’Homme, des avocats.  

Mais ce qui me frappe tout autant, c’est l’indifférence de la société française, si silencieuse quand sont violés les principes que nous nous plaisons pourtant à rappeler au monde. Je n’oublierai jamais que c’est tenu en laisse que Carlos Ghosn fut présenté à des juges. C’est toujours grave de laisser tomber un homme. Cette indifférence, que l’on ressent ici, concerne l’un de ceux qui ont le plus contribué au rayonnement industriel français. Elle en dit long, aussi, sur ce que nous sommes. Car c’est de l’égalité des droits pour tous qu’il s’agit. Et de la dignité humaine.

Carlos Ghosn indiffère parce qu’il est autre, mais l’autre, demain, cela peut être soi.

 

François Zimeray

Avocat de Carlos Ghosn, ancien Ambassadeur de France, ancien Député européen

Directeur de la publication