Monde
21H13 - jeudi 14 novembre 2019

« J’accuse » de Roman Polanski : une femme accuse, l’opinion condamne, le public afflue. L’édito de Michel Taube

 

Roman Polanski est peut-être un salaud. Mais il est aussi un grand artiste. Et il a le bras long ! Difficile de naviguer entre ces trois données.

Quelques jours avant la sortie de « J’accuse », la photographe Valentine Monnier a accusé Roman Polanski de l’avoir violée en 1975. Elle était alors mannequin et âgée de 18 ans. Juridiquement, Valentine Monnier ne peut être considérée comme une victime présumée, puisque les faits, qui se seraient déroulés il y a 44 ans, sont prescrits. Elle ne les avait d’ailleurs jamais relatés, ni déposé plainte. Elle prend même le risque d’être poursuivie et condamnée pour diffamation, quand bien même des témoignages corroboreraient ses dires.

Polanski en est à sa cinquième, sixième, dixième victime supposée ! Devant Jean-Pierre Elkabbach en 1979, n’avait-il pas avoué sa préférence pour les jeunes filles et déploré à demi-mot qu’avoir une relation sexuelle avec une enfant de 14 ans est un crime aux Etats-Unis et pas dans certains pays comme la France.

D’une part, violer une femme est un crime, quel que soit son âge. D’autre part, goûter à la chair de mineurs de 14 ans, aussi sensuels, beaux ou belles, soient-ils, est dégueulasse. C’est en même temps risqué car où s’arrête la présomption de consentement et où commence le détournement de mineur voire le viol ? La galanterie et le respect voudraient qu’un amateur de jeunes femmes respectât leur virginité et attende leur majorité sexuelle (15 ans en France) pour séduire. Mais la retenue n’était pas donnée à cette génération de soixante-huitards à qui tout a réussi et qui se sentit « no limit » dans les années 70-80.

A contrario, accuser quelqu’un sans preuve peut être un délit, qui conduit devant le tribunal de l’opinion celui qui est mis en cause, sans qu’il puisse toujours se défendre. Mais la prescription juridique des faits doit-elle réduire irrémédiablement les victimes au silence ?

Bien au-delà cette affaire, la question revient sans cesse : l’ancienneté des faits devrait-elle réduire la victime au silence ? Quelle que soit la réponse, elle est forcément mauvaise. Dans un État de droit, le pire n’est pas qu’un coupable échappe à la sentence, mais qu’un innocent soit condamné.

Toutes les femmes qui subissent des agressions sexuelles, de l’outrage sexiste au viol en passant par le harcèlement ou l’agression sexuels, doivent être écoutées, d’abord par la justice. Toutes les oppressions, toutes les humiliations, toutes les discriminations qu’elles subissent doivent être combattues, qu’elles soient le fait de coutumes, de traditions, de pratiques professionnelles… Mais, comme nous l’avons déjà écrit à de multiples reprises dans les colonnes d’Opinion Internationale, c’est la culture et la méthodologie de la preuve qui doivent leur être inculquées, et non celle de la délation qui peut se retourner contre elles, comme cela est arrivé à Sandra Muller, l’initiatrice du hashtag #Balancetonporc. Les langues se sont déliées, la loi a évolué et les pratiques, par exemple dans le monde du travail, commencent à changer. Tant mieux, à condition de ne pas passer d’un fléau à un autre. Emmanuel Macron avait affirmé qu’il ne voulait pas d’une société de délation. Mais qui en voudrait ?

 

Une œuvre majeure

Cette nouvelle affaire suscite la gêne et l’embarras de l’entourage actuel du réalisateur, en particulier chez ceux qui ont contribué au film « j’accuse », et chez les commentateurs, les spectateurs, les amoureux du cinéma.

Indéniablement, les acteurs du film « j’accuse », à commencer par Emmanuelle Seigner, épouse de Roman Polanski, tout comme le réalisateur lui-même, auront bien du mal à assurer la promotion du film, car même si l’on s’efforce de distinguer l’homme de l’artiste, un sentiment de malaise demeure. Les accusations portées à l’encontre de Polanski sont graves. Si elles étaient mensongères, l’affabulation serait également grave.

Le comportement de Jean Dujardin jette, lui aussi, un certain trouble. En refusant l’invitation au 20 h de TF1 dimanche dernier, il donna le sentiment de cracher dans la soupe qui l’a nourri, trahissant non pas tant la confiance de Polanski, mais de toute l’équipe du film, de ceux qui s’y sont investis et qui y ont investi leur argent, leur énergie, leur talent. On voudrait croire à une gêne bien légitime, lui qui s’était préparé à défendre la qualité d’un film et non l’honneur de son réalisateur. Certes, mais que voulait-il exprimer Jean Dujardin en twittant la couverture de Charlie Hebdo ?

On peine à croire que c’est l’ignominie de l’affaire Dreyfus que visait l’acteur. Pourtant, Jean Dujardin ne pouvait ignorer la réputation sulfureuse de Polanski et les poursuites déjà engagées contre lui pour des affaires de mœurs, notamment sur une mineure, qui lui valent d’être persona non grataaux États-Unis. Quand il s’agissait de toucher son cachet et de figurer à l’affiche d’un grand film, Jean Dujardin ne montra aucune réserve, aucune réticence, ou n’avait peut-être aucune mémoire. Depuis, l’acteur semble s’être ravisé, assistant aux côtés du réalisateur aux avant-premières du film, dont on soulignera le démarrage fulgurant en salles.

Polanski, si les faits sont avérés, n’est pas le premier salaud à commettre une grande œuvre artistique : l’Emile, grand traité d’éducation, a été commis par Jean-Jacques Rousseau, un père indigne et incapable d’élever ses enfants. Et que dire de Céline l’antisémite !

J’irai voir le film « J’accuse » sur l’affaire Dreyfus (et les Français sont nombreux à s’y rendre !) mais je suis fier de vivre dans une société où les femmes ne sont plus considérées comme des objets sexuels !

 

Michel Taube

Directeur de la publication