Monde
07H21 - mardi 14 mai 2019

Gilets jaunes, Européennes : « Rentre chez toi », Francis Lalanne !

 

Francis Lalanne conduit la liste « Alliance jaune » aux élections européennes. Les gilets jaunes l’ont éconduit lors de l’acte 26 à Nice le samedi 11 mai 2019. Un message clair qui a dû rappeler au chanteur son premier succès… « Rentre chez toi ».

Il faut dire que Francis Lalanne est omniprésent sur la scène médiatique depuis quarante ans. Chanteur, acteur (y compris de téléréalité), supporter de foot à la franchouillardise exacerbée, militant politique aux priorités changeantes, il n’a jamais peur du ridicule. En enfilant un gilet jaune et en créant sa propre liste aux élections européennes, il apportera une fois encore la preuve flagrante que le ridicule ne tue pas. Signe d’un bel avenir pour notre troubadour soucieux de ne jamais quitter l’affiche.

Il était une fois dans l’Est. L’Est de la France où je vivais lorsque, adolescent, je découvris « Rentre chez toi », titre du premier album et de la poignante chanson de ce nouveau jeune troubadour : Francis Lantane, cheveux longs et bandeau sur la photo de la pochette du vinyle 33 tours. Pas encore de CD à cette époque et moins encore d’internet grand public, de réseaux sociaux, de MP3, de streaming audio… On achetait encore ses albums chez le disquaire, et celui du futur porte-parole autodésigné des Gilets jaunes se démarquait des courants dominants de l’électro, du disco et de la new-wave naissante.

Sacré personnage que ce Francis Lalanne, saltimbanque, musicien, écrivain, acteur de cinéma et de théâtre aux origines métissées, libanaises, béarnaises et basques. Il se considère comme citoyen du monde, ce dont découle un engagement pacifiste et surtout écologiste, puisqu’il sera candidat aux élections législatives de juin 2007, investi par le Mouvement écologiste indépendant d’Antoine Waechter, avant de cofonder l’Alliance écologiste indépendante, qu’il délaissera pourtant à la mi-décembre 2018 pour se rallier au mouvement des gilets jaunes. Francis Lalanne se présenta aussi en 2017 comme suppléant d’un candidat divers gauche aux législatives, recueillant à peine plus de 1% des voix.

Entre temps, il s’était illustré par son engagement au bénéfice des migrants, de la lutte contre la sclérose en plaques et, de manière plus ostensible, comme supporter de l’équipe de France de football, expert du cocorico un tantinet chauviniste et désuet.

Les artistes, c’est bien connu, ont besoin d’être aimés. Mais d’abord, d’être vus. Si l’on ne peut douter de la sincérité de Francis Lalanne dans ses premiers engagements humanistes et écologistes, on notera tout de même son attirance constante pour les sunlights, au point de participer à des émissions de télévision ou shows de télé-réalité dont le premier mérite est de permettre à des artistes en mal d’exposition d’être encore dans la lumière, certes pâle : Danse avec les stars, Fort Boyard, Nice People, gilets jaunes… Gilets jaunes ? Une émission de téléréalité ?

Au début, ce fut un vrai mouvement social, avant d’être récupéré et instrumentalisé par les partis extrémistes et des opportunistes de type Éric Drouet ou Maxime Nicole, fiers de leur (gros) quart d’heure de gloire. Mais six mois plus tard, le mouvement social est devenu essentiellement politique, oscillant entre extrême-droite (un Barnaba rejoignant Filippot et son Frexit, un Chalançon complotiste) et extrême-gauche, pollué par les casseurs de type black blocs et, fait nouveau, des red blocks assumés (comme s’en est vanté le « doux » Olivier Besancenot le matin du 1er mai), même s’il y subsiste encore quelques idéalistes, rêveurs et utopistes.

C’est dans cette catégorie que l’on voudrait imaginer Francis Lalanne, un John Lennon français qui chanterait précisément « Imagine » à la française. Sauf qu’en s’engageant dans la campagne des élections européennes sous sa propre liste « Alliance jaune », il ne pouvait ignorer ce qu’étaient devenus les gilets jaunes actifs.

Avec son gilet, sa casquette et sa barbe, Francis Lalanne fait davantage penser au capitaine Haddock qu’à une star du rock. Sauf que se faisant, notre romantique Lalanne contribue à dénaturer le mouvement (y en a-t-il eu jamais un) des gilets jaunes !

Le saltimbanque n’a-t-il pas compris que le propre de ce mouvement est de se situer hors du champ traditionnel de la politique, et que les listes estampillées gilets jaunes sont vouées à des scores dérisoires. Les jaunes irréductibles sont peut-être proches de Mélenchon et de Le Pen, et leurs dérivés et variantes, mais nullement enclins à suivre un artiste sur le déclin en mal de médiatisation.

Et si Francis Lalanne était sincère ? Accordons-lui le bénéfice du doute. Mais alors, c’est son incurie politique qui doit être soulignée, tout comme sa naïveté immature et surprenante de la part d’un homme de 60 ans qui n’est pas novice en politique.

Et puis, Francis, ne trahissez-vous pas votre propre valeur ? Il suffit d’écouter les paroles de votre chanson :

« Moi, ce que j’voudrais, c’est être l’ami de tous ceux qui ont peur et qui ont froid, et chanter les mots de leurs cris. J’veux être ta voix, pas être ton roi ! »

Le samedi 11 mai, le chanteur, puisque c’est encore cette fonction qu’incarne avant tout Francis Lalanne, participa à l’acte 26 des gilets jaunes, dans les rues de Nice. Tout comme le député LR Éric Ciotti, il fut chahuté et insulté par des manifestants radicaux, totalement hostiles à l’idée d’être représentés par un porte-parole autoproclamé, dans lequel ils ne se reconnaissent nullement. Lalanne quittera la manifestation, déclarant qu’il le faisait librement, alors qu’il semble bien avoir été vertement éconduit.

Les gilets jaunes, pas plus que les Français, ne veulent que Francis ne soit leur roi !

Allez, cher Francis, « Rentre chez toi ! », comme tu le chantais si bien il y a 40 ans. C’est ce que t’ont scandé tes potes gilets jaunes, et c’est peut-être aussi le plus sage conseil que l’on puisse te donner, si tu ne veux pas sombrer dans le ridicule, pour autant que tu n’y sois déjà.

 

Michel Taube

 

Directeur de la publication