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03H44 - lundi 25 février 2019
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Retour des Français djihadistes de Syrie, gilets jaunes et complotisme, crise du Golfe : entretien d’actualité avec Sébastien Boussois

 

Sébastien Boussois, vous êtes chercheur, invité régulier dans des médias comme France 24, LCP, France Info TV, et l’auteur de nombreux ouvrages sur le monde arabe d’une part et sur les enjeux de la radicalisation en Belgique et en France d’autre part. Votre dernier livre est « Pays du Golfe : les dessous d’une crise mondiale » (Armand Colin, 2019).

 

 

Opinion Internationale : face au débat sur le retour de Syrie des djihadistes et leurs familles de nationalité belge et française, ces derniers doivent-ils revenir ou, parce que beaucoup d’entre eux sont en guerre déclarée contre nous, ne doivent-ils pas rester sur place ? 

Sébastien Boussois : c’est là tout le débat qui ne peut être arbitré aussi rapidement. La France a elle-même changé de doctrine récemment, refusant au départ le retour, puis sous la pression de ses propres valeurs, des associations, des avocats, des familles de jeunes embrigadés, pour un certain nombre bien malgré eux, manipulés, instrumentalisés, a décidé de rapatrier 130 « djihadistes » comme les médias les appellent. Bien sûr, ce ne sont pas 130 combattants acharnés et sanguinaires. 70 sont des enfants, des mineurs, qui sont surtout nés là-bas, ou ont été emmenés à l’époque par leurs parents depuis l’Europe vers la terre de Shams.

Doivent ils payer pour les erreurs de leurs parents ? Ca n’a aucun sens. Il faut les rapatrier pour assurer un suivi personnalisé et les aider à retrouver une vie normale au plus vite. La Belgique a proposé l’âge de 10 ans pour décider de ce que l’on devrait faire : en dessous de dix, ils rentrent automatiquement, au-dessus, c’est au cas par cas. Pourquoi ? Parce que Daech a produit des enfants soldats qui ont sûrement tué. Mais osons nous poser la question : en sont-ils une fois encore responsables ?

Le fait est inédit dans son ampleur. Pour les djihadistes, majeurs, surradicalisés, la question reste la même : la France a signé des conventions internationales et devrait juger sur son sol ces combattants. La Syrie n’est pas une poubelle. Mais plus encore : si certains sont condamnés à mort, que faire ? Ce n’est plus dans les valeurs de la France depuis des décennies. L’élimination par drone de Fabien Clain, « la voix française de Daech », celui qui avait revendiqué les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, est la preuve que Paris ne sait pas toujours sur quel pied danser. Car en tuant ce dangereux terroriste, on se prive aussi de sources d’informations majeures. C’est la position de nombreuses familles concernées par les attentats du Bataclan et des terrasses de l’Est parisien. Je partage cet avis même si comme beaucoup je peux aussi être rassuré, qu’au moins celui là dont la déradicalisation aurait été impossible, ne nuira plus. En attendant, ce sont des dizaines d’autres qui pourront émerger et vouloir venger sa mort, qui sait ?

 

Votre connaissance des processus de radicalisation et de déradicalisation vous permet-elle de penser (et pourquoi ?) que la resocialisation pacifique de ces personnes sera possible ? Ou n’est-ce pas une cause perdue d’avance vu leur radicalité au départ et les traumatismes subis en Syrie ?

Je crois dans le désengagement au cas par cas, que ce soit venant de l’extrême droite ou du djihadisme. Nous avons pu avec Dounia Bouzar étudier des profils de jeunes femmes qui en sont sorties, d’hommes très radicaux qui en sont sortis, d’enfants qui ont pu sortir de leur trauma en grande partie. Il n’y a pas de « le désengagement ça n’existe pas ». Je travaille avec le CPRMV, le Centre de Prévention de la Radicalisation menant à la Violence de Montréal et nous avons d’anciens néonazis et djihadistes qui sont d’éminents partenaires aujourd’hui. Il y a un après. Cela peut choquer les bonnes consciences mais c’est ainsi et j’ajoute, c’est tant mieux !

L’inquiétude est de relâcher l’attention actuellement et de réduire la prévention primaire sous prétexte que Daech serait sur le point de « disparaître » comme se plaisent à le dire les médias. Que nenni : il faut poursuivre, car une autre organisation émergera, et représentera une fenêtre d’opportunité majeure et encore plus violente à l’avenir. L’histoire depuis 40 ans du djihadisme le prouve. Nous avons toujours été malheureusement vers le pire. Je publie en septembre « Daech est mort ! Vive Daech, le big bang djihadiste » (éditions de l’Aube), et en travaillant sur cette histoire, je suis, – je dois bien l’avouer, tout sauf rassuré. Des djihadistes sont morts, d’autres sont revenus, beaucoup sont repartis sur d’autres terres traditionnelles de djihad, de ressourcement, de régénération : Afghanistan, Sahel, Balkans, Asie du Sud-Est.

 

Le 14 février dernier, au lendemain des tags antisémites contre la mémoire de Simone Veil en France, vous écriviez avec Donia Bouzar un article important dans le Vif : « L’antisémitisme comme tronc commun de la radicalisation ». Que nous dit la résurgence de l’antisémitisme (augmentation de 84% des actes antisémites en 2018, multiplication des atteintes aux symboles juifs, agression d’Alain Finkilekraut) de l’état de la radicalisation de nombreuses populations musulmanes à l’Islam dévoyé, sujet dont on ne parle presque plus dans les médias ?

Que le populisme véhiculé avant tout par de grands dirigeants mondiaux décomplexe les masses. Les mensonges à répétition de Trump, ceux des dirigeants de l’Europe de l’Est qui stigmatisent les musulmans ou les juifs, l’émergence de nouveaux leaders comme Bolsonaro au Brésil favorisent la libération de la parole d’individus dont le populisme nourrit les haines, les rancœurs avant tout des couches populaires qui souffrent de la crise économique, du déclassement et de la paupérisation croissante des Européens.

Je ne crois pas qu’il faille une fois encore montrer du doigt les musulmans avant tout. Beaucoup d’individus sont antisémites, beaucoup sont islamophobes et cherchent un bouc émissaire à leurs malheurs. Les propos d’Alain Finkielkraut (qui n’excusent en rien son agression) ne sont guère plus glorieux depuis des années sur la population de Gaza comme sur le brandissement permanent, y compris encore il y a quelques jours après son agression verbale, du grand remplacement, théorie chère à l’extrême droite et notamment à Renaud Camus.

 

Dans cette même interview, vous insistez fortement sur le complotisme et je vous rejoins sur le rôle décisif que joue ce mécanisme singulier dans le basculement, le décrochage de nombreux citoyens. Vous écrivez « Tous les discours complotistes ne mènent pas à l’extrémisme violent, mais tous les extrémistes violents sont passées par la théorie conspirationniste. » Les gilets jaunes captent, souvent malgré eux, et sans nier la légitimité de leur colère sociale, mais bien plus que l’ensemble des Français, ce dit complotisme. Que pensez-vous de cette porosité entre les gilets jaunes et le complotisme ?

Oui hélas, c’est l’arme principale des populistes. Il y’aurait en sous-main, des gens qui orchestrent le chaos, et provoquent la haine jusqu’à enclencher des processus violents pouvant mener à la guerre civile en Europe et ailleurs. C’est inquiétant car il n’y a rien de rationnel là-dessus. Face à des faits, vous pouvez bien prouver qu’ils sont faux, un complotiste réagira sur l’émotionnel et au bénéfice du doute, préfèrera continuer à croire en l’incroyable. Le monde serait contrôlé en sous-main par les juifs, les francs maçons, les homosexuels.

Ceci dit, je ne ferai aucune généralité sur les gilets jaunes, car je pense et crois en leur sincérité du début. Mais les provocateurs, les violents ramènent la couette à eux et font beaucoup plus écho et caisse de résonnance que la majorité silencieuse, pacifique, sage et ordonnée. Je n’aime pas ce qui se passe en France mais je ne crois pas que cela vienne de nulle part : déjà du temps de la Manifestation pour tous, et l’émergence de Civitas et d’autres organisations radicales, intolérantes, agressives, homophobes, j’ai découvert que l’on pouvait encore être ainsi, même en France. Des individus attendent la fameuse fenêtre d’opportunité politique pour se libérer, ce qu’ils sont, ou ce qu’ils voudraient devenir.

Etre violent est aussi une façon d’exister. Je comprends le ras le bol des Français, je pense que Macron paie les décennies de paupérisation et de déclassement des couches populaires. Mais je crois aussi que l’évolution de l’Europe, et de millions d’individus qui n’ont pas bénéficié ni des fruits du libéralisme ni de la fameuse Europe sociale qui n’existe pas, deviennent fous au quotidien. Certains sont prêts à tout, au nom de leur survie : mais pour manger pas pour déverser sa haine gratuitement contre l’Autre.

Avec le Grand Débat et les mesures qui vont suivre, le pouvoir compte-t-il répondre vraiment à ces légitimes attentes bouillonnantes ? Il est permis d’en douter.

Aujourd’hui la marque « gilets jaunes » devient hélas un attrape-tout.

 

Dans votre dernier ouvrage, pourquoi parlez-vous de guerre froide entre protagonistes du blocus du Qatar intervenu le 7 juin 2017 et dont les pays du Golfe ne sont toujours pas sortis ?

Je parle de deux blocs plus précisément qui génèrent une forme de guerre froide. La situation dans le Golfe depuis le 5 juin 2017 et la décision du Qartet, incluant les Emirats Arabes Unis, l’Egypte et Bahreïn sous la coupe de l’Arabie Saoudite, d’isoler le Qatar et de rompre ses relations diplomatiques avec lui, est un fait gravissime pour l’avenir du CCG (le Conseil de Coopération des Pays du Golfe) et pour la sécurité de la région. D’un côté, nous avons Riyad, emmené par Mohamed Ben Salmane qui a plusieurs objectifs dans la provocation de ce chaos inédit : isoler un concurrent direct en terme d’hard power et de soft power dans sa zone d’influence, prolonger sa solidarité de fait avec les EAU et Mohamed Ben Zayed grand mentor de MBS et qui n’apprécie guère l’Emir du Qatar Tamim Al Thani ; enfin aggraver le fossé qui la sépare de l’Iran en diffusant de fausses informations mais surtout des mensonges, considérant que Doha est un foyer de terrorisme (alors que Daech et Al Qaida ont toujours revendiqué leur appartenance à l’idéologie wahabite salafiste version saoudienne) et que Doha et Téhéran auraient la même vision pour la région ce qui est faux.

En réalité, il y a derrière tout cela, la volonté de MBS, soutenu par Donald Trump de black lister un pays qui a toujours été l’élève turbulent du CCG, et qui a pourtant réussi à survivre au blocus, mais également à étendre sa sphère d’influence, à trouver de nouveaux alliés pragmatiques, et à se proposer comme un futur médiateur régional, vu la position délicate dans laquelle se trouve l’Arabie Saoudite et le Koweit, dont l’Emir traditionnel médiateur des crises locales a montré hélas ses limites. Nous avons donc d’un côté le Qartet, soutenu par Washington, et de l’autre l’Iran, le Qatar, la Turquie, la Russie. C’est une vraie forme de guerre proxi, guerre délocalisée et de procuration des grandes puissances qui se joue dans la région depuis bientôt deux ans. Et qui pourrait dégénérer un jour.

 

Vous évoquez une crise mondiale. Cette crise a-t-elle des conséquences ou des implications, notamment politiques ou économiques concrètes, en France ?

Des conséquences directes puisque Qatar, Arabie Saoudite et EAU sont de grands partenaires économiques, industriels, financiers et militaires de Paris. Des conséquences diplomatiques car la France qui s’est proposé de jouer le rôle de médiateur pour résoudre la crise a également échoué. Des conséquences économiques car les investissements du Qatar sur lesquels compte la France ont ralenti depuis un an et demi, et qu’Emmanuel Macron qui a essayé d’équilibrer ses relations entre tous ses partenaires a bien du mal, tout en invitant les uns et les autres à l’Elysée, à jouer un rôle décisif, et à hausser le ton contre MBS sur l’affaire Khashoggi comme sur le drame humanitaire au Yémen, attisé par Riyad et Abu Dhabi, et dans lequel près de 100 000 enfants sont déjà morts en 5 ans. Des conséquences militaires enfin car un CCG affaibli est un CCG qui n’assure plus stabilité et sécurité dans la région de manière unie.

Le Moyen-Orient étant dans une instabilité permanente, la balance avec le Golfe est en général un gage d’équilibre. Mais depuis un an et demi, la quasi mort du Conseil, sans autre organisations alternatives puissances, pas plus la Ligue Arabe que la Conférence islamique mouillées avec Riyad et l’Egypte, n’aide à la résolution de crises politiques qui ont des conséquences directes sur notre propre sécurité et notre avenir en Europe, à commencer par la lutte contre le terrorisme.

 

Propos recueillis par Michel Taube