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17H53 - vendredi 22 février 2019

César, dieu et… Jupiter. Chronique littéraire de Patrick Kessel

 

Le livre « César et Dieu » de Michel Seelig (Ed. l’Harmattan, nov 2018) entreprend «de nous guider à travers deux millénaires de relations entre cultes et pouvoirs »Patrick Kessel nous en propose ici une analyse.Une histoire de France qui éclaire les enjeux de la laïcité au XXIème siècle.

 

Depuis les temps les plus lointains dont la mémoire est parvenue jusqu’à nous, religions et pouvoirs ont toujours été profondément imbriqués. Au point qu’à certaines époques, spirituel et temporel ont pu apparaître comme les deux faces du même.

Qui des clergés et des États a gouverné l’autre quand ils ne se sont pas entendus pour régenter les hommes ? Les religions ont ainsi toujours fourni la représentation imaginaire du monde au service des dominants. Et n’ont pas hésité à faire et défaire les rois tandis que ceux-ci faisaient et défaisaient les Papes.

Michel Seelig a entrepris de nous guider à travers deux millénaires de relations entre cultes et pouvoirs dans un ouvrage inattendu de cet ami, professeur associé à l’université Paul Verlaine de Metz, président du cercle Jean Macé, membre du conseil d’administration du Comité Laïcité République, principalement connu pour son engagement en faveur de la sortie du statut concordataire en Alsace-Moselle.

Le voyage à travers les âges commence avec les cités, royaumes, empires de l’Antiquité, de Sumer à Babylone, de l’Assyrie à l’Égypte quand Pharaon est le prêtre suprême, intercesseur auprès des dieux, à l’Antiquité grecque. Fonction sociale et politique des religions et des mythes fondateurs : « les Grecs  ont-ils cru à leurs mythes ? » s’interrogeait Paul Veyne.

Les cités de l’Antiquité occidentale ont chacune leurs dieux et leurs cosmogonies et le plus souvent, au fil des conquêtes, elles intègrent les dieux d’autres cités à leur panthéon. Pouvoir royal et pouvoir sacerdotal sont clairement associés. La religion est pleinement totalisante en ce sens que la communauté est à la fois politique, religieuse, culturelle, morale. Il n’est pas d’individu hors de la communauté. Ce principe auquel la loi de séparation mettra institutionnellement fin, est toujours considéré par certaines religions comme un dogme, en particulier lorsqu’il s’agit des relations entre hommes et femmes.

Dans la foulée de la conversion de l’empereur Constantin, les chrétiens, de persécutés, deviennent persécuteurs et la mainmise du pouvoir impérial sur l’Église devient la règle sous le nom de césaropapisme. Du totalisant, on est passé au totalitaire.

Michel Seelig enjambe les siècles, évoque pêle-mêle la querelle des investitures épiscopales qui oppose la Papauté et l’Empire, les hérésies, les excommunications, les croisades, le gallicanisme, les papes d’Avignon, la Réforme, les guerres de religion, l’expulsion des Juifs du Royaume, le jansénisme, la révocation de l’édit de Nantes, l’expulsion des Jésuites…

En mettant en évidence les grandes étapes de la lente sécularisation de la société, l’auteur permet de comprendre comment et pourquoi la République est devenue laïque, ainsi que l’écrit Jean-Paul Delahaye, Président du Comité National d’Action Laïque, dans sa préface de l’ouvrage.

La distanciation entre l’Église et l’État est aussi le fruit de l’émancipation progressive des individus, de la lutte contre les préjugés, contre les dogmes, du progrès des connaissances.

Les Lumières ouvrent la voie à une véritable sécularisation de la vie publique. L’Église jusque-là dit le Bien et le Mal, le juste et le faux, le beau et le laid, condamnant aux bûchers ceux qui contestent l’ordre imaginaire du monde, l’ordre moral et politique, l’ordonnancement du cosmos. Qu’on se souvienne que le Chevalier de la Barre, pour avoir refusé de se décoiffer au passage d’une procession religieuse, est condamné à être écartelé, brûlé en place publique. Et que place-t-on sur le bûcher aux côtés du jeune chevalier ? Le Dictionnaire philosophique de Voltaire !

Avec les Lumières, la voie s’ouvre à l’autonomisation de l’individu, à la sécularisation de la vie publique que concrétiseront les premières assemblées révolutionnaires :état civil, mariage civil, divorce, calendrier républicain, abolition des privilèges, universalisme de la citoyenneté…

Sous l’Empire, le politique instrumentalise la religion. L’ancien général devenu consul se fait empereur, se couronne lui-même à Notre-Dame de Paris comme l’a immortalisé David, impose le Concordat et la pluralité des cultes, annexe Rome et les États pontificaux à son royaume d’Italie, enlève le Pape avant de le libérer en 1814 !

La Restauration réintègre l’Église dans le jeu en lui assignant la mission de contrôler la vie sociale. Elle va s’y impliquer à fond, luttant pied à pied contre la République qui avance sur la voie de la laïcisation avec les lois sur la liberté de la presse, la séparation de l’école et de l’État, la séparation des églises et de l’État que le Vatican considèrera « injurieuse pour dieu ».

Cette loi de 1905 marque une étape déterminante dans le processus de laïcisation de la République et de la société. Car, on l’oublie souvent, si la loi de 1905 ne concerne que le service public, l’article premier de la Constitution de la VèmeRépublique stipule clairement que « la France », et pas seulement le service public, « est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. »

Michel Seelig s’interroge avec une neutralité prudente, pour savoir s’il faut pousser plus loin la séparation entre la société et la religion tout en respectant les libertés individuelles. Faut-il ainsi légiférer pour l’enseignement supérieur, pour les entreprises, pour les menus des cantines, pour les sorties scolaires ? Autant de dossiers brûlants du fait des revendications communautaristes qui divisent les laïques eux-mêmes. La République, de notre point de vue, est inachevée.

Dans l’immédiat, même si aucun texte ne saurait être posé pour l’éternité, toute velléité de modifier la loi de séparation suscite nécessairement l’inquiétude des défenseurs de la laïcité. Car, au prétexte de la « moderniser », ces dernières décennies ont connu nombre de tentatives visant principalement à la vider de son contenu. Ce furent les offensives lancées sous les étendards d’une laïcité « ouverte », « nouvelle » voire même « concordataire » !

Seelig rappelle que Nicolas Sarkozy avait ouvert la voie à des « ajustements » concernant le régime fiscal des cultes. François Hollande avait renoncé à inscrire dans le préambule de la Constitution (proposition 46 du programme du Bourget) les principes de la loi de 1905, ce qui leur aurait donné valeur constitutionnelle, en particulier pour ce qui concerne le non-subventionnement des cultes par l’État. Une telle initiative, alors suggérée par le Comité Laïcité République, aurait permis de mettre un terme aux interprétations de plus en plus libérales du Conseil d’État qui se pose en « régulateur de la laïcité », privilégiant la liberté religieuse au détriment de la liberté de conscience, écrit l’auteur.

On espérait que le nouveau Président de la République, se posant en représentant du monde nouveau, désireux de rassembler au-delà des clivages traditionnels, allait éviter de jeter de l’huile sur le feu. Mais en août 2018, une loi dite « Pour un État au service d’une société de confiance », accordant de nouveaux avantages aux cultes en les retirant de la liste des lobbys (soumis à des obligations particulières de déclaration) suscitait l’inquiétude chez les défenseurs de la laïcité.

Le projet présidentiel de « modifier » la loi de 1905 alarme plus encore, même s’il a affirmé qu’il s’agissait de « la renforcer » !

Traiter les questions que pose l’islamisme politique à la République, objectif plus que pertinent, ne passe ni par les accommodements dits raisonnables, ni par la tentation concordataire, ni par une révision de la loi de séparation mais par l’application des lois et principes de la République.

L’ouvrage de Michel Seelig, très documenté, constitue une opportune boîte à outils pour ceux qui, inquiets, entendent rappeler à Jupiter qu’il a mission de garantir la séparation entre ce qui appartient à César et ce qui serait à Dieu.

 

 

Patrick Kessel

Président d’honneur du Comité Laïcité République

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