Monde
15H50 - samedi 15 décembre 2018
France

Il faut sauver le samouraï Ghosn. L’édito de Michel Taube

 

Mais que font la France et les Français, les Libanais et les Brésiliens, pour défendre les droits de l’un de leurs compatriotes ? Si Carlos Ghosn avait été Allemand, Italien ou Américain, toute la communauté des cols blancs et les dirigeants politiques, et certainement au-delà, se serait mobilisée publiquement pour le défendre dès son arrestation. A quoi sert le patriotisme sinon à défendre ses concitoyens de par le monde ?

Nous n’avions pas prévu initialement de nous intéresser de près à ce fait survenu en 2018 et qui ira bien au-delà de 2019… Mais nous sommes profondément choqués de voir le relatif – pour ne pas dire total – silence des leaders économiques et politiques français. On nous parle surtout des risques qui pèsent sur l’alliance Renault Nissan Mitsubishi, probablement la véritable cible de l’arrestation fracassante de son président. Mais la protection de cette alliance, qui est dans l’intérêt de la France, ne passe-t-elle pas notamment par la défense de son artisan principal ?

Carlos Ghosn est peut-être un flambeur. Peut-être a-t-il eu la folie des grandeurs. Peut-être a-t-il voulu être trop généreux, sur les fonds de Nissan, avec l’université Saint-Joseph et d’autres institutions chrétiennes libanaises dont il était un des plus généreux mécènes ? Peut-être a-t-il consumé l’art de l’optimisation fiscale que ce monde de folie propose aux plus riches ? Peut-être sommes-nous face à une version business d’un Penelope Gate… Peut-être. Peut-être non. La justice tranchera.

A coup sûr aussi que son arrestation le 19 novembre aura joué un rôle décisif dans la légitimation du mouvement des gilets jaunes lancé deux jours plus tôt.

 

Un homme déjà condamné

La présomption d’innocence est cependant profondément violée par les manières qu’emploie la justice japonaise pour mettre à terre Carlos Ghosn et, ne l’oublions pas, Greg Kelly, administrateur de Nissan et homme de confiance du premier, heureusement libéré sous caution le 25 décembre dernier.

Nous avions dénoncé dans les années 2000 le système carcéral nippon lorsque nous dirigions Ensemble contre la peine de mort. Nous nous étions rendus au Japon à l’invitation du Barreau japonais pour y tenir la première conférence internationale contre la peine capitale. Et nous avions soutenus des prévenus japonais qui clamaient leur innocence. Certains étaient sortis des geôles nippones (parmi les plus cruelles du monde), innocentés après des décennies de calvaire.

Il n’y a donc pas de raison pour que nous ne protestions avec la même fermeté contre le sort réservé aujourd’hui à l’un de nos compatriotes par la justice japonaise. Nous respectons l’indépendance de l’autorité judiciaire nippone mais nous protestons contre son fonctionnement à charge.

Au Japon comme en France et dans toutes les démocraties, la détention provisoire devrait être une arme que le juge emploie avec exception… malgré la tentation d’en faire un instrument privilégié de l’obtention des aveux. D’ailleurs, selon nos informations, le fait que Carlos Ghosn ait plaidé innocent, a dû tarauder l’orgueil d’un parquet tout puissant.

Quand bien même les deux prévenus seront innocentés ou condamnés dans quelques années, leur carrière est aujourd’hui brisée. Le préjudice déjà subi est incommensurable au regard des millions d’euros peut-être (peut-être non !) détournés.

Une simple mise en examen de Carlos Ghosn n’aurait-elle point suffi à ébranler l’homme d’affaires ? La saisie préventive de ses avoirs au Japon n’aurait-elle point compensé les griefs soulevés par le procureur ? Le fait que la justice prolonge sa garde à vue une troisième fois pour des faits dont certains seraient prescrits est profondément choquant.

En l’espèce, la détention provisoire de Carlos Ghosn vaut condamnation !

Dans l’empire du soleil levant, c’est un pâle soleil couchant, celui d’un système judiciaire archaïque, qui puise dans ses racines confucéennes ancestrales, qui éclaire d’un triste jour une société japonaise par ailleurs si rayonnante…

 

Un combat médiatique international

Aujourd’hui, en fait depuis la première prolongation de la garde à vue de Carlos Ghosn, le combat n’est pas que judiciaire. Il est médiatique. Le parquet japonais l’a bien compris, lui qui mobilise les médias nippons à chacun de ses actes judiciaires.

Que faire, donc ? Entamer le combat médiatique. Et ce particulièrement sur le plan international, pour dénoncer ce système punitif excessif, et demander que notre compatriote en soit protégé. D’autant que nos amis japonais sont sensibles à leur image internationale.

Nous demandons aux autorités françaises, aux chefs d’entreprise du CAC 40, aux grands médias économiques, aux avocats français de Carlos Ghosn que l’on n’a étrangement pas entendu depuis son arrestation, au point de se demander si leur silence est intentionnel voire ordonné par Carlos Ghosn lui-même, de multiplier démarches et prises de position publiques pour exiger sa libération immédiate, pour dénoncer les excès du parquet, pour attirer l’attention des Japonais sur les atteintes à la sécurité des affaires et les dommages que cette arrestation excessive va occasionner à leur économie.

Osons : qu’Emmanuel Macron, le général Aoun, chef d’Etat libanais, et le nouveau président brésilien Jair Bolsonaro, lequel est entré en fonction le 1erjanvier, s’adressent publiquement, haut et fort – et ensemble – à leur homologue ShinzōAbe pour lui demander que le ministère de la justice nippon protège les droits du prévenu franco-libano-brésilien.

Carlos Ghosn, s’il est à terre, est un samouraï, un capitaine d’industrie français comme il en est peu dans le monde. Il a porté haut et loin l’un des fleurons de notre économie en nouant une alliance mondiale entre Renault, Nissan et Mitsubishi. Un visionnaire, un général.

Que les Japonais veuillent en finir avec l’emprise de Renault, qui n’a vendu que 3,7 millions de véhicules en 2017, sur le géant Nissan (avec ses 5,8 millions la même année) ne justifiait pas une telle mise à mort.

Ghosn, en arabe, veut dire « branche ». Va-t-on laisser tomber une si belle branche du cèdre France ? Le samouraï Ghosn ne doit pas rester seul. 

 

Michel Taube

Directeur de la publication