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21H18 - jeudi 8 novembre 2018

Retour sur le référendum de Nouvelle-Calédonie : la défaite victorieuse des indépendantistes.

jeudi 8 novembre 2018 - 21H18

La mobilisation des électrices et des électeurs de Nouvelle-Calédonie est la première victoire de ce scrutin. Sur les 284 bureaux de vote ouverts sur une amplitude horaire de dix heures, 207 comptent un taux de participation de plus de 80% dont 36 dépassent les 90%. Pour l’anecdote, le bureau décentralisé à Nouméa, de la commune la plus septentrionale de l’archipel, l’Ile des pins, totalise 129 votants sur 130 inscrits (99,23%).

La démocratie calédonienne est une réalité bien vivante. Tocqueville y aurait été sensible ! Autre point remarquable, à l’intérieur de cette forte mobilisation, la jeunesse que l’on pensait désintéressée voire exclue de la « chose électorale » s’est déplacée en masse.

La deuxième victoire est celle de la sérénité et de la dignité dans le déroulement du vote. Le scrutin dont personne ne conteste la sincérité des résultats a été marqué par le comportement exemplaire de l’électorat. Aucun incident n’est venu ternir le déroulé des opérations électorales. Tout s’est passé, malgré les enjeux, le plus normalement du monde. En présence des 245 « magistrats contrôleurs de l’Etat », des 13 membres de la « mission du panel des experts » de l’ONU et du Forum des Iles du Pacifique et sous les yeux des 90 journalistes accrédités, les populations calédoniennes ont donné au monde une leçon de respect de la démocratie et ont fait preuve ensemble d’une grande maturité. Par les temps qui courent, réjouissons-nous de cet état d’esprit.

La troisième victoire de la consultation référendaire est paradoxalement le « OUI » à l’indépendance. Rares étaient parmi les traditionnels observateurs et les chroniqueurs habitués aux tourments de la vie politique locale à envisager une telle proportion de vote positif à la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie devienne indépendante et accède à la souveraineté ? » Avec officiellement 43,6% de « oui » et 56,4% de « non », le score avait des airs de « défaite victorieuse » pour les Indépendantistes et de « victoire en demi-teinte » pour les Non-indépendantistes. Etrange perception d’une réalité complexe.

Car le véritable électrochoc est le faible écart entre le « oui » et le « non », à peine 13 points en valeur absolue qui correspondent à 18.000 voix de différence. Ces mêmes commentateurs se gardant bien de préciser que l’indépendance était à 9000 voix de la majorité absolue. Ce qui vous conviendrez n’entraîne pas la même perspective.

Ce résultat d’abord et cet écart somme toute réduit ensuite, n’ont pas fini de faire réfléchir notamment celles et ceux qui dans les appareils politiques sauront prendre le recul toujours nécessaire à l’analyse sereine des chiffres, des faits et des tendances.

 

« Les instituts de sondages se sont plantés »

Un recul, manifestement impossible à intégrer pour les instituts de sondage qui se sont ridiculisés. L’aspect complètement inédit de la consultation, renforcé par la solennité du rendez-vous avec l’Histoire, des enjeux qu’il sous-tendait et la très grande spécificité du corps électoral appelé à se prononcer, auraient dû d’emblée faire naître chez les spécialistes un peu plus d’humilité.

Les estimations de ces sondages sont en décalage de 3 à 16 points pour le « non » et de 9 à 21 points pour le « oui ». Une remise en question s’imposerait par le biais de deux propositions : interdire un an ou six mois avant une échéance électorale, tous les sondages payés sur fonds publics et corriger en l’adaptant la méthode des quotas tout en relativisant les contacts des sondés par téléphone.

 

Perception « grand-nouméenne » et pays réel

Dans le sillage des sondages, les leaders non-indépendantistes ont dénoté par leur suffisance et leur arrogance oubliant que la réalité était le cimetière des pronostics. Les propos du député Gomès ou du sénateur Frogier durant la campagne ont, pour beaucoup, manqué de nuances et ont été perçus comme péremptoires et humiliants, à contre-pieds des valeurs intrinsèques du pays où ils opèrent et qui se caractérisent par l’humilité et le respect.

Qu’on en juge pour le premier : « (…) l’indépendance perdra probablement par 60/40 ». (Canal+, 5/12/2017) ; « Le non à l’indépendance va l’emporter de manière large et forte » (La Croix, 4/09/2018) ; «70 % des Calédoniens voteront non à l’indépendance !» (Le Talk- Le Figaro, 17/10/2018) tandis que le second dans un entretien au quotidien local « Les Nouvelles Calédoniennes du 30 octobre dernier, déclarait : «  En voulant à tout prix un référendum binaire, les leaders indépendantistes purgeront eux-mêmes l’indépendance » ; «Il n’y a aura pas de concession » ; « S’il est (ndlr : le résultat) de 65/35, je déposerai une proposition de loi constitutionnelle pour écarter ces (ndlr : deux prochains) référendum du chemin institutionnel » ; « nous devons obtenir un non le plus massif possible ».

La teneur de ces déclarations, tempérées certes par d’autres réactions post-électorales moins anguleuses, et mises en perspective avec le résultat du 4 novembre n’ont pas manqué d’alimenter les conversations. Certains, jusqu’à l’intérieur même de leurs bases traditionnelles, fustigeant à demi-mot ces représentants du peuple en décalage avec le pays réel et qui ont sous-estimé l’enracinement, l’ampleur et la transmission intergénérationnelle du rêve d’indépendance et d’émancipation des 80% de kanak qui ont voté « oui ». D’autres relevant avec malice que les adjectifs « massif » accolé au « non » cher à Pierre Frogier, leader non-indépendantiste du Rassemblement-Les Républicains ou à la « non-participation » brandie par Louis Kotra Urégeï, leader indépendantiste du Parti Travailliste se sont trouvés à la fois annulés et neutralisés dans une même perception troublée. Enfin, de nombreux observateurs mentionnent qu’à aucun moment de la campagne, les trois partis non-indépendantistes, héritiers du RPCR de Jacques Lafleur, n’ont daigné faire un meeting en commun. Cette division passionnément entretenue ayant probablement eu une probable influence chez certains électeurs.

 

Et maintenant que vont-ils faire ?

En provenance du Vietnam où il a rendu hommage aux soldats français morts à Dien-Bien-Phu, le Premier Ministre Edouard Philippe a tenu à rencontrer l’ensemble des forces politiques engagées dans le référendum. Il leur a donné rendez-vous en décembre à Paris pour un comité des signataires à prépondérance économique et sociale.

Laissant envisager, avec l’assurance de l’organisation de la deuxième consultation, que le ciel politique et institutionnel est dégagé pour les deux prochaines années et qu’il faille (enfin ?) s’attaquer aux solutions des problèmes (alcoolisation massive, insécurité routière, addiction au cannabis, aux jeux d’argent et de hasard, délinquance juvénile, explosion des vols et des atteintes aux biens et de plus en plus d’atteinte aux personnes, gangrène corruptive, prévarications, optimisation fiscale débridée, défiscalisation détournée, paupérisation, législation environnementale contraignante timorée, suicide des jeunes, etc.) qui assaillent la société calédonienne jusqu’à menacer le liant de la communauté de destin.

Côté indépendantistes, le dernier communiqué du bureau politique du FLNKS en date du 6 novembre confirme sa volonté d’organiser un deuxième référendum comme l’accord de Nouméa le prévoit. Son déclenchement est possible à compter du sixième mois suivant la consultation (soit le 5 mai 2019) si un tiers du Congrès de la Nouvelle-Calédonie le souhaite (18 voix sur 54, les Indépendantistes en totalisant 25).

Les Calédoniennes et les Calédoniens inscrits sur la Liste Electorale Spéciale de Consultation (LESC), celle du référendum, auront donc, sauf énorme surprise, la possibilité de s’exprimer de nouveau en novembre 2020 puis probablement en novembre 2022. Une éventualité confortée par les résultats du « oui » à l’échelle du pays : 60.573 voix à comparer avec les derniers scrutins. Aux élections législatives de 2017, les indépendantistes avaient totalisé 27.000 suffrages tandis que l’ensemble de leurs listes aux Provinciales de 2014 comptaient 43.400 voix.

Mais les progrès les plus significatifs ont eu lieu là où l’on ne s’y attendait le moins. Dans les 4 communes du « Grand Nouméa » (Païta, Dumbéa, Nouméa et Le Mont Dore) les suffrages ont plus que doublé par rapport aux dernières élections provinciales de 2014 : 8140 voix contre 17178 « oui ». Dans la seule capitale Nouméa, le vote indépendantiste en 2014 était de 3436 voix, il est de 7818 « oui » aujourd’hui. Partout la mobilisation semble avoir profité aux partisans de l’indépendance alors que l’on note une moindre participation voire un moindre intérêt des électeurs des Iles Loyauté (Maré, Lifou, Tiga et Ouvéa).

Côté non-indépendantistes, si l’assurance d’un écart conséquent entre le « non » et le « oui » a été contrariée par les pourcentages finaux, il n’en demeure pas moins que le « non » l’emporte avec 18.000 voix de différence à 56,4%. Le corps électoral de la consultation référendaire a majoritairement choisi de rejeter l’accession à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Le « non » l’emporte dans 11 communes, toutes situées sur la côte Ouest, sur 33. L’agglomération du « Grand Nouméa » totalisant quasiment 60.000 voix (59962 exactement) et 76,5% du « non », Nouméa représentant à elle seule 41% des partisans du « non » à la pleine souveraineté. La carte de la répartition des votes par communes montre un clivage ethnique et culturel qui a l’histoire de la colonisation, du peuplement et de la mise en valeur foncière pour socle de compréhension.

Mais comment aurait-il pu en être autrement ? Une question binaire ne pouvait accoucher que d’une réponse clivante ! Cette fracture politique et géographique est également sociale. La commune de Nouméa est à ce titre très révélatrice. Sur les 57 bureaux de vote de la ville, le « oui » est surtout acquis dans les quartiers populaires du Nord tandis que le « non » est écrasant dans les quartiers « CSP++ » du Sud. Pour les premiers, l’indépendance est comprise comme un espoir d’amélioration. Pour les seconds, une menace.

 

Rendez-vous en 2019 ! 

Dans moins de six mois, les populations calédoniennes sont appelées à renouveler leur conseillers provinciaux et par voie de conséquence leurs conseillers de la Nouvelle-Calédonie avec, au final, l’élection d’un nouveau gouvernement. Il va de soi que les résultats de la consultation référendaire seront étudiés avec le plus grand soin tant les cartes électorales traditionnelles semblent avoir été rebattues.

Dans l’absolu, et toutes proportions et raison bien gardées et compte tenu d’un certain nombre de critères (taux de participation identique, listes unitaires, corps électoral différent, etc.), voici une projection en nombre de sièges au prochain Congrès de la Nouvelle-Calédonie :

 

Il se pourrait donc que dès l’année prochaine, l’assemblée délibérante de la Nouvelle-Calédonie soit composée à parts égales d’élus indépendantistes et non-indépendantistes.

Manifestement, et au cours des prochaines années, la Nouvelle-Calédonie n’en a pas fini de prendre rendez-vous avec l’Histoire…

 

Olivier Houdan 

Historien calédonien