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11H53 - lundi 29 octobre 2018

Moi Saliha Ben Ali Refla, maman de « djihadiste », engagée contre la radicalisation, fière de porter le nom de mon mari et donc de mon fils.

lundi 29 octobre 2018 - 11H53


Je m’appelle Saliha Ben Ali1, et je suis mariée avec Larbi Refla, le père de nos enfants. Trente ans que cela dure et pas de raison que cela change. Et ce malgré de terribles épreuves. S’il est mon époux, il est aussi le père de nos quatre enfants.

En 2013, un de mes fils, Sabri, 19 ans, s’est retrouvé endoctriné dans les réseaux de recruteurs de Daech et au nom d’un idéal humanitaire est parti en Syrie d’où il n’est jamais revenu. Depuis, nous portons notre croix et sommes rappelés quotidiennement à notre malheur. Comme si nous devions payer à vie l’erreur de notre fils, qui reste Notre fils, mais qui a été condamné par la justice belge à cinq ans de prison, 18 000 euros d’amende, et un mandat d’arrêt international. Sans compter le gel des avoirs de nos enfants. Son nom « Refla » est devenu celui d’un paria. Parce que présumé mort, puisqu’on ne retrouvera hélas jamais son corps, les autorités du monde entier nous rappellent ce que nous n’essayons pas d’oublier mais ce que nous avons essayé d’apprendre : vivre sans mais vivre avec sans parvenir à faire véritablement le deuil. Nous avons été victimes de la triple peine : perte de l’enfant, perte de nos emplois, et perte de reconnaissance et de confiance de la part des autorités. Surtout mon mari. Nous revivons nos débuts d’immigrés.

Car, depuis trois ans, j’ai créé SAVE2 BELGIUM, et dont mon mari est membre du conseil d’administration. SAVE est une association de prévention de la radicalisation menant à la violence, soutenue par des fondations belges, la Communauté Française, la ville de Bruxelles et son service de Prévention Sécurité. Depuis trois ans, je parcours la Belgique, la France, et le monde, pour ouvrir des ateliers de parentalité mais également faire des animations de sensibilisation dans les écoles et les collèges. Régulièrement invitée dans les médias, auteur d’un livre récemment et d’un documentaire précédemment3, je suis entourée de nombreuses Mamans qui comme moi ont souffert dans leur chair et essaient de sublimer leur souffrance en aidant d’autres familles en difficultés. Dans le même temps, j’ai le sentiment que jamais rien n’y fera : la perte d’un enfant est probablement ce qu’une mère peut subir de plus tragique, mais quand l’on y ajoute l’humiliation dans ses propres déplacements professionnels justement pour témoigner auprès de publics divers et éviter que d’autres familles soient endeuillées, c’en est parfois trop. Pour mon mari, la confiance s’arrête à chaque nouveau franchissement de frontières.

Fin octobre dernier, nous étions invités mon mari Larbi et moi, à San Francisco, aux Etats-Unis, pour partager notre expérience avec des dizaines de familles concernées du monde entier. Ce devait être un moment de chaleur, de convivialité, de compassion et de bienveillance où nous pourrions tous échanger dans un cadre associatif. A ce jour, j’ai été invité plusieurs fois par l’Ambassade américaine de Belgique en Afghanistan, au Bangladesh à aller évoquer les « mother schools », ces ateliers pour venir en aide aux Mamans démunies par la radicalisation, mais également au Canada pour y ouvrir des groupes de dialogue de parents concernés par la question de la radicalisation djihadiste. Mon mari et moi sommes allés aux USA trois fois avant 2001 et les attentats du 11 septembre. Le 23 octobre dernier, nous avons donc embarqué en direction de Dublin pour nous rendre outre-atlantique avec beaucoup d’émotion car c’était le premier grand voyage que nous faisions tous les deux, moi qui suis épuisée de voyager désormais seule et porter ma misère sans mon mari pour porter la mémoire de notre fils et tenter de comprendre encore et toujours. Arrivés à Dublin, les choses ont été très vite : nous avons été refoulés en zone de transit par les services d’immigration, car les autorités irlandaises avaient reçu l’instruction de Washington de ne pas laisser passer Larbi pour embarquer à destination des Etats-Unis.

Ce nom « Refla » est devenu un motif de refoulement, un piège sans issue, une honte, un cadenas dans la tête des administrations étrangères. Le fait d’être né à Casablanca, en 1969 bien que vivant en Belgique depuis ses deux ans, est devenu désormais aussi un motif d’interdiction d’entrer sur le sol américain. Mon mari devait rester là et moi continuer mon chemin en solo vers ce grand évènement à San Francisco. J’ai refusé. Nous avions effectué les formalités habituelles d’ESTA, qui n’avaient posé aucun problème. Il eût été simple de nous refouler dès la demande préalable. Désormais, on nous demandait d’effectuer une demande de visa classique pour mon mari une fois seulement après avoir quitté le pays. S’il y’avait eu le moindre problème dès l’origine, nous aurions préféré alors qu’elle soit rejetée et ne jamais partir de Bruxelles. Cela aurait été clair sur la suspicion à vie de mon mari et ses chances d’être « réhabilité ».

Mais au lieu de cela, on nous a laissé embarquer sur Aer Lingus pour nous parquer sitôt arrivée dans la capitale irlandaise dans cette zone de transit, sinistre et inhumaine, au milieu de pauvres « illégaux » ou passagers en attente de redevenir des hommes administrativement parlant. Comment peut on se retrouver dans une telle situation ? Comment, alors que nous étions dans le cadre du travail et de mon association, peut-on se faire renvoyer en pleine face, la faute de notre fils, alors que nous essayons de lutter chaque jour justement contre l’obscurantisme et la radicalisation ? Nous avons passé 12h dans ce lieu inhumain en attendant le dernier vol pour Bruxelles que l’on nous avait réservé. Impossible d’avoir un vol plus tôt nous a-t-on dit. Nous avons pris conscience, que quoi que l’on fasse, jamais des pays qui pourtant soutiennent notre action comme l’ont fait les USA ne nous feront totalement confiance. Nous étions des citoyens de seconde zone en arrivant en Europe. Nous sommes désormais devenus des citoyens de troisième zone d’une caste maudite pour certains qui ne savent pas faire la part des choses. Nous sommes devenus des intouchables en quelque sorte. J’ai été triste pour nous, pour mon pays, mais aussi pour ce pays des Libertés, qui n’en a plus que le nom.

Je le dis haut et fort : mon mari et moi, nous Refla, sommes engagés contre la radicalisation. C’est aussi pour cela que le sort que l’on nous inflige est profondément injuste.

Une fois remise de tant d’émotions, je poursuivrai mon combat, même si chaque jour se fait de plus en plus dur. Même si chaque jour, le nom de Refla est décrié à chaque contrôle de douanes. Doit-on changer de nom ? Nous ferons tout pour le réhabiliter. Car cette identité est la nôtre. Il est déjà bien assez difficile de s’en créer ou de s’en choisir une. Le pire est que nous ne sommes pas assez de Mamans pour parler et prévenir de la radicalisation dans le monde. A l’heure où les pères commencent enfin à parler, et l’on sait au combien c’est encore plus dur pour eux, c’est ainsi, ils se retrouvent privés de voix. Ailes coupées, voie brisée, ils sombrent dans l’oubli alors qu’ils doivent aussi s’exprimer pour eux et pour les autres: aux USA, l’évènement auquel nous aurions dû nous rendre aurait permis à mon mari, Larbi Refla, pour une fois de parler ouvertement avec des familles du monde entier. Car depuis 5 ans, il ne se remet pas non plus de ce drame. Malheureusement, le destin en a voulu autrement. La chose dont je suis la plus fière ? De m’appelle Saliha Ben Ali Refla pour un jour, d’être la maman de Sabri Refla pour toujours et l’épouse de Larbi Refla. Mais surtout de ne pas l’avoir laissé seul ce jour là à l’aéroport de Dublin : mon cœur voulait y rester, ma tête en partir. L’amour je l’espère triomphera toujours.

 

Saliha Ben Ali Refla

président de Save Belgium

 

1 Auteure de « Maman, entends-tu le vent ? Daech m’a volé mon fils », L’Archipel, Paris, 2018.

2 Society Against Violent Extremism.

3 « La Chambre vide », diffusé sur Arte.