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09H53 - lundi 11 juin 2018

Jean Claude de l’Estrac : « la Francophonie a besoin d’un nouveau souffle »

lundi 11 juin 2018 - 09H53

Homme de presse et de lettres, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire et la vie politique de l’île Maurice, Jean Claude de l’Estrac s’est engagé très jeune dans la vie politique de son pays au sein du MMM (gauche progressiste). Elu député à 26 ans en 1976, maire de la deuxième ville du pays, il sera également coordonnateur (Whip) de l’opposition au parlement puis ministre à plusieurs reprises à partir de 1982, dont deux fois aux Affaires étrangères.

Il s’éloigne de la politique active à partir de 1995, et prend la direction du groupe de presse mauricien La Sentinelle qu’il transforme en un groupe à dimension régionale. En 2012, il devient Secrétaire général de la Commission de l’océan Indien, seule organisation africaine francophone composée exclusivement d’îles, et devenue sous son impulsion une organisation régionale incontournable. Il se présente en 2014 comme candidat de l’île Maurice à la succession d’Abdou Diouf à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

 

Opinion Internationale : au moment où s’annonce le prochain Sommet d’Erevan, quel regard portez-vous sur ces presque quatre années de mandat de Michaëlla Jean à la tête de l’OIF ? 

Jean Claude de l’Estrac : il y a, je crois, un consensus général pour reconnaître que ces quatre dernières années n’ont pas été celles du renouveau de l’organisation. C’était pourtant la demande pressante de nombreux pays membres, en particulier sur le continent africain. L’urgente nécessité d’ajouter à la francophonie institutionnelle un nouveau pilier, celui de l’économie, avait été au cœur de la campagne qui a débouché sur l’intronisation de la candidate canadienne par La France. Or, durant ces quatre ans, on a plutôt moins parlé de la francophonie, même si Mme Jean s’en défend. Elle a été peu présente sur les grands dossiers économiques ou en tout cas pas visible, et surtout on n’a vu aucun « grand dessein » susceptible de donner une nouvelle impulsion à son action.

Je ne suis pas vraiment étonné de ce résultat médiocre, même s’il m’attriste sincèrement, car la désignation de l’actuelle Secrétaire générale était construite sur une ambiguïté initiale qu’elle n’a pas réussi à dépasser durant son mandat. Je rappelle que Mme Jean n’avait pas été élue sur un programme puisqu’elle n’en avait pas. Au sommet de Dakar, en 2014, elle a été purement et simplement imposée à la communauté francophone mondiale par le duo François Hollande, Steven Harper pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec la francophonie et tout avec des calculs d’intérêt national. Côté français, il s’agissait d’obtenir du Canada, jusqu’alors très réticent sur les questions de climat, un accord lors de la COP21 de 2015. Côté canadien, la prise de l’OIF constituait un beau succès diplomatique. L’OIF était seulement une monnaie d’échange. La vérité, c’est que l’organisation de la francophonie et plus encore l’idée francophone ont été des victimes collatérales de cette décision unilatérale de Paris et d’Ottawa, secondée par la caution africaine du Sénégal.

Aujourd’hui les conclusions semblent avoir été tirées de ces quatre années et il y a, je le pense, une soif de renouveau. A nouvelle conjoncture, nouveaux hommes ou nouvelles femmes. C’est ce que l’on verra à Erevan en novembre prochain.

 

Civilisation francophone

 

Lors de votre campagne de 2014, vous aviez mis en avant et même théorisé l’importance de la francophonie économique. Est-ce toujours d’actualité à vos yeux ?

Plus que jamais, mais pas seulement pour d’étroites raisons économiques.  Vous connaissez la belle citation de Paul Valery : « nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Eh bien, contrairement à ce que beaucoup pensent au fond d’eux même, surtout en France, la civilisation de la francophonie n’est pas une donnée démographique, intangible et inaltérable. Dans un monde globalisé et hyper-compétitif elle demande à être défendue, entretenue, valorisée et elle sera d’autant mieux qu’elle sera perçue comme utile par ses membres. La jeunesse, notamment celle de nos pays africains, doit être convaincue que la francophonie n’est pas un héritage du passé trouvé dans « les décombres du régime colonial », selon la formule de Sédar Senghor. Au contraire, notre jeunesse doit être convaincue que la francophonie constitue un outil formidable pour avoir accès au monde. Elle ne doit pas regretter d’être passée à côté de quelque chose de mieux, en clair l’anglophonie.

La francophonie pèse 14% du PIB mondial. Ce n’est pas rien ! Mais c’est évidemment un espace plus théorique que réel et c’est là-dessus qu’il nous faudrait travailler pour qu’il s’affirme comme un espace de solidarité au sein duquel les lois du marché peuvent être pondérées par une meilleure prise en compte de ce que nous, Francophones, pouvons nous offrir les uns aux autres. Concrètement, les groupes du Nord, pourvoyeurs de capital et de technologie, ont intérêt à envisager leurs relations avec le Sud dans une perspective partenariale et en faveur du développement durable. Les pays du Sud ne sont pas qu’un vaste marché à « exploiter » comme on dit à Paris. Ils peuvent apporter beaucoup, par exemple à l’émergence de l’économie circulaire qui a un immense avenir en Afrique. C’est pourquoi j’avais proposé de créer une Agence francophone de promotion de l’industrialisation parce que le développement du Sud passe par sa capacité à conquérir le statut de transformateur et de créateur de valeur ajoutée.

 

Ce que vous appelez « Le Pacte de Hanoï », c’est-à-dire la répartition des deux principales responsabilités à l’OIF entre un Secrétaire général du Sud et un administrateur du Nord, a-t-il toujours un sens ?

Sur le plan des idées j’en suis certain. Il y a une logique à ce que le monde francophone soit incarné et représenté par une personnalité du Sud parce que son avenir s’écrit au Sud et parce que le cœur de la francophonie bat en Afrique. C’était d’ailleurs l’idée qui animait le président Jacques Chirac au Sommet de Hanoï en 1997 et qu’il a faite partager aux autres Etats, notamment à ceux du Nord.

 

Vous venez de Maurice, un pays qui est souvent présenté dans le monde comme un modèle de développement et de bonne gestion de la diversité des communautés. Votre pays a-t-il un message à passer à la communauté francophone du monde ?

Je le crois parce que Maurice est un concentré du monde. Sur une terre étroite perdue au milieu de l’océan Indien cohabitent de nombreuses communautés, cultures et religions qui ont bâti en cinquante ans d’indépendance un modèle de société démocratique et un succès économique sans précédent dans l’espace africain. Ce n’est pas toujours sans conflit mais les différends se règlent dans le respect du droit.

J’ai la conviction que dans ce succès le facteur linguistique a aussi sa part. Que l’on soit issu d’une famille hindoue, tamoule, musulmane, chinoise, créole ou franco-mauricienne, ce qui nous unit fondamentalement c’est notre capacité à nous parler. Et si l’anglais est la langue de l’administration, car nous avons été sujets britanniques de 1810 à 1968, le Kreol, la langue de nos échanges quotidiens et familiaux, la langue nationale en fait, le français est quant à lui la langue de l’écriture, de la presse et de la communication. Le français, revisité par notre génie local, est bel et bien un facteur d’unité nationale et l’unité nationale est une condition essentielle du développement. 

 

Le Rwanda bientôt à la tête de la Francophonie ?

 

On murmure avec insistance que Louise Mushikiwabo, ministre des Affaires étrangères du Rwanda et proche de Paul Kagamé, tiendrait la corde pour succéder à Mme Jean lors du Sommet de Erevan. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Plusieurs réflexions :

D’abord que le choix du secrétaire général de l’OIF continue d’être l’affaire de deux grands pays du Nord, la France et le Canada, et que nous n’avons donc pas avancé d’un iota sur le plan de la démocratisation de l’organisation depuis le sommet de Dakar en 2014. L’invitation adressée à Paul Kagamé d’assister au G7 au Canada est évidemment une invitation au président en exercice de l’Union africaine, mais c’est aussi, en tout cas on peut le voir ainsi, un adoubement de la candidature rwandaise en vue d’Erevan.

Ensuite que l’OIF continue d’obéir aux calculs et intérêts diplomatiques de Paris. Le problème n’est pas de savoir ici s’ils sont bons ou mauvais. Seulement de noter que le choix de Mme Mushikiwabo obéit à une logique concoctée par la France pour se réconcilier avec Paul Kagamé. Cela n’a rien à voir avec la francophonie.

Je dirais, enfin, que la désignation vraisemblable d’une dirigeante rwandaise constitue un choix audacieux dont on verra à l’usage s’il était bien réfléchi. Le Rwanda a brillamment réussi sur le plan économique en vingt ans mais il a aussi fait le choix de tourner le dos au français. Le régime de Paul Kagamé demeure loin d’être une démocratie, c’est même un euphémisme, et il sera quelque peu difficile à Louise Mushikiwabo d’en incarner les valeurs. Je suis curieux également de connaitre la réaction en RDC, le voisin, « ennemi intime » du Rwanda, mais aussi le plus grand pays francophone de la planète. Je m’interroge sur le fait de savoir si ce choix rwandais n’amènera pas Paris à devoir faire des concessions importantes à Joseph Kabila. Je note d’ailleurs une certaine mansuétude ou en tout cas une grande discrétion de la diplomatie française à l’égard de ce qui se passe actuellement à Kinshasa et ce n’est peut-être pas sans rapport avec le projet de Paris pour l’OIF.

 

Dernière question, plus personnelle : pour Jean Claude de l’Estrac, la Francophonie, c’est fini ?

Je suis toujours avec passion l’actualité francophone parce que l’idée francophone et la langue française m’habitent profondément. Mais sur le plan politique, je pense que je serai sans doute plus utile comme libre commentateur.

 

Propos recueillis par Michel Taube

Directeur de la publication