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11H08 - mercredi 22 novembre 2017

Entretien exclusif avec Rahman Mustafayev, nouvel Ambassadeur d’Azerbaïdjan en France

mercredi 22 novembre 2017 - 11H08

Relations bilatérales, partenariat avec l’Europe, Haut-Karabagh, procès Elise Lucet, lutte contre le terrorisme islamiste, vie parisienne. Rahman Mustafayev, nouvel Ambassadeur d’Azerbaïdjan en France a accordé un entretien à Opinion Internationale.

Monsieur l’Ambassadeur, vous avez remis le 13 octobre votre lettre de créance au Président de la République Emmanuel Macron. Le secrétaire d’Etat auprès du Ministre des Affaires étrangères, Jean-Batiste Lemoyne, était à Bakou en septembre dernier et le président du groupe d’amitié France-Azerbaïdjan à l’ Assemblée Nationale, Pierre-Alain Raphan il y a quinze jours. Quelles sont les relations entre la France et l’Azerbaïdjan ?

Tout d’abord, il faut noter que ces visites étaient extrêmement importantes pour le développement des relations bilatérales, car ce sont nos premiers contacts  avec les représentants de la nouvelle administration française et le nouveau Parlement, tous  deux issus des dernières élections. L’intérêt des deux pays pour le développement des relations bilatérales est majeur. L’ouverture de nouvelles sphères de coopération qui s’étendent déjà des profondeurs de la mer Caspienne jusque dans l’espace, sont  d’ailleurs le  principal résultat des entretiens de Bakou.

Sur le plan politique, nous comprenons clairement qu’il est nécessaire de poursuivre le dialogue et la coopération sur les questions les plus urgentes de l’agenda international et régional. A Paris, le caractère indépendant  et multi-vectoriel de la politique étrangère de l’Azerbaïdjan est très apprécié, singulièrement ses relations équilibrées avec les principaux acteurs mondiaux et son rôle stabilisant dans l’ensemble de la région.

Dans le domaine économique, nos pays sont liés par un large éventail de partenariats et de projets. Je noterai seulement que l’Azerbaïdjan est le premier partenaire commercial de la France dans la région, les produits de plus de 800 entreprises françaises ont été exportés vers l’Azerbaïdjan en 2015-2017. De nouveaux projets avec de grandes sociétés telles que Total, Alstom, Suez, Cifal, Thales et les autres sont en cours de discussions.  

Nous sommes prêts à offrir de nouvelles opportunités aux entreprises françaises, notamment d’utiliser au maximum les capacités logistiques de l’Azerbaïdjan, qui joue un rôle de pont entre le Nord et le Sud, l’Europe et l’Asie. Le couloir ferroviaire Bakou – Tbilissi – Kars, récemment mis en exploitation, ouvre de grandes perspectives pour les pays européens, y compris la France, pour le développement des relations commerciales avec les régions d’Asie Centrale et de la Chine. Les sociétés françaises peuvent également bénéficier de certains avantages dans les zones franches de Bakou pour y placer la production et la distribution de leurs produits vers l’Azerbaïdjan et les pays voisins.

A cet égard, je voudrais attirer l’attention des hommes d’affaires français sur le fait qu’en Azerbaïdjan se développe la création d’une nouvelle économie non-pétrolière qui représente déjà 62 % du PIB.  Nous développons des secteurs de l’économie dans lesquels les entreprises françaises ont à la fois expertise et expérience. C’est donc une très bonne base pour le développement de la coopération commerciale, économique et des investissements avec la France. Le secteur financier est lui aussi très prometteur : l’Azerbaïdjan a déjà investi plus de 2.4 milliards de dollars sur le marché financier français et pourrait relever cette barre si les conditions créées sont favorables.

A ce sujet,  les efforts de l’Azerbaïdjan pour construire une nouvelle économie ont été très appréciés dans le dernier rapport de la Banque Mondiale sur « Doing Business 2018 : Réformer pour créer des emplois » qui a évalué le niveau des  réglementations favorables et défavorables à l’activité des affaires ainsi que la protection des droits de propriété de 190 économies mondiales. L’Azerbaïdjan a consolidé sa place dans le classement et selon plusieurs indicateurs, il devance même plusieurs pays développés, y compris la France. Au plan de « la protection des investisseurs minoritaires », l’Azerbaïdjan s’est classé aux 10ème et 18ème rang pour « la création d’entreprises». Il se positionne à la 21ème place pour «le transfert de propriété», à la 35ème pour «le paiement des taxes et impôts», à la 38ème pour «l’exécution des contrats».

Dans le domaine de l’éducation, je veux mettre l’accent sur l’ouverture de l’UFAZ, l’Université Franco-Azerbaïdjanaise, fruit d’un partenariat efficace entre les ministères de l’Education  français et azerbaïdjanais, notamment l’Université de Strasbourg. Dans trois ans, les 4 facultés de cette université accueilleront 600 étudiants qui recevront un diplôme de l’Université de Strasbourg, l’un des principaux pôles scientifiques en France. Je suis certain que l’UFAZ deviendra un centre éducatif innovant et influent qui permettra de diffuser les standards de la formation française non seulement en Azerbaïdjan, mais aussi dans toute la région. Il est important de noter qu’il s’agit d’une université nouvelle génération. Son cursus est conçu pour fournir une formation pluridisciplinaire qui mêle éducation, science et économie, ce qui crée des opportunités supplémentaires pour les entreprises françaises en Azerbaïdjan.


Des négociations ont commencé en février dernier pour un nouvel accord entre l’UE et l’Azerbaïdjan. Quels en sont les principaux enjeux pour vous et quel soutien attendez-vous de la France ?  

Notre orientation pro-européenne est naturelle et traditionnelle. Je rappelle que l’orientation vers l’Europe et les valeurs européennes ont été et sont toujours le socle de la politique intérieure et extérieure de la première République d’Azerbaïdjan, proclamée en mai 1918 – la Première République Parlementaire d’Orient, dont nous célébrerons le centenaire l’année prochaine.    

Par conséquent, le nouvel accord Union Européenne – Azerbaïdjan qui est en passe d’être signé est un élément important de la stratégie d’équilibre de la politique étrangère de notre pays, confronté à des conditions géopolitiques complexes. Simultanément, c’est une base, pour nous, pour renforcer  les réformes dans les domaines politique, social et économique et améliorer ainsi la qualité et le niveau de vie des citoyens azerbaïdjanais et à terme les hisser au niveau des standards européens.

Egalement, il faut noter que l’orientation pro-européenne de Bakou est importante pour notre pays, mais aussi pour l’UE elle-même. L’Azerbaïdjan est un pays musulman laïc, un pont actif de dialogue et de coopération entre l’Europe et l’Asie, l’Europe et le monde de l’Islam. C’est un facteur de stabilité et de sécurité pour toute la région, en proie au feu du fanatisme religieux et de l’extrémisme. Comme nous l’avons dit d’entrée, c’est également un facteur de développement, car Bakou initie et met en œuvre de façon très concrète des projets qui relient aujourd’hui les continents et créent des milliers d’emplois dans les pays d’Asie, du Caucase et d’Europe.

Aussi comptons-nous légitimement sur la compréhension de ce rôle stratégique de l’Azerbaïdjan dans les pays de l’UE, en premier lieu en France, notre principal partenaire politique et économique dans l’UE. Nous comptons d’ailleurs sur le soutien actif de celle-ci pour favoriser notre intégration européenne.


Est-ce que le Président Aliyev vous a confié une mission particulière pour Paris ?

Les ambassadeurs ont toujours une seule mission : développer les relations bilatérales, rapprocher les pays et les peuples. Nos pays diffèrent considérablement en termes de taille, de rôle dans la politique et l’économie mondiales. Ils comportent cependant des caractéristiques communes. Les identités azerbaïdjanaise et française s’appuient sur la diversité, le dialogue des cultures et la tolérance, la synthèse des traditions et le modernisme. Nos sociétés sont multiculturelles, elles sont ouvertes à l’interaction et à la coopération, aux échanges d’idées et de connaissances. Cette réalité facilite l’élargissement de la coopération dans les domaines de l’économie, de la science, de la culture et de l’éducation.

En même temps, être ambassadeur d’Azerbaïdjan à Paris est une mission de première importance, puisque la barre des relations a été placée ces dernières années à un très haut niveau. Nos deux pays occupent une place importante dans la liste de nos priorités respectives. Dès lors, il nous appartient, à nous diplomates, de relever ce défi et d’en assumer la responsabilité.


Où en est le groupe de Minsk aujourd’hui concernant le règlement du conflit du Haut-Karabagh ?

Les efforts du Groupe de Minsk de l’OSCE n’incitent pas à l’optimisme. Malgré les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU adoptées en 1993, malgré de nombreuses résolutions des principales organisations internationales, malgré enfin les appels des coprésidents du Groupe de Minsk de l’OSCE, les territoires azerbaïdjanais restent sous l’occupation des forces armées arméniennes. Les violations des normes du droit international créent un précédent dangereux pour la sécurité et la stabilité régionales.

Il me semble que les co-présidents du Groupe de Minsk n’ont pas assez de fermeté pour faire respecter les normes du droit international dans le conflit arméno-azerbaïdjanais. Conformément à leur mandat daté du 23 mars 1993,  les co-présidents devraient être guidés dans leurs activités par les principes et normes de l’OSCE, la Charte de l’ONU et les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU adoptées en 1993. 

Il est bon de rappeler ces principes :

  • le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la République d’Azerbaïdjan dans le cadre de ses frontières reconnues internationalement ;
  • le retrait immédiat, inconditionnel et complet des troupes arméniennes de tous les territoires occupés de l’Azerbaïdjan ;
  • le droit inaliénable de la population expulsée des territoires occupés de l’Azerbaïdjan à retourner dans leurs maisons natales ;
  • la détermination du statut définitif du Haut-Karabagh dans la République d’Azerbaïdjan avec l’assurance de l’égalité du droit à la sécurité et au développement de ses communautés arménienne et azerbaïdjanaise.  

Nous attendons du Groupe de Minsk qu’il applique, ni plus ni moins, ces principes. Ces derniers forment le socle de notre position, et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan n’a pas été et ne fera pas l’objet de compromis.


Mais les peuples n’ont-ils pas droit à l’autodétermination ?

En ce qui concerne le droit des nations à l’autodétermination, je constate que le droit international ne permet pas que ce principe soit utilisé pour violer l’unité et l’intégrité territoriale des États souverains. En outre, la mise en œuvre de ce principe est incompatible avec la déportation et le nettoyage ethniques.

Je voudrais rappeler que la partie arménienne n’a commencé à parler de ce principe qu’après 1987-1988, au moment où 250 000 Azerbaïdjanais qui vivaient dans leurs foyers ancestraux en Arménie ont été expulsés de ce pays. Après cela, au cours des années 1992-1993, les forces armées arméniennes ont chassé 45 000 Azerbaïdjanais du Haut-Karabagh, soit 24% de la population de cette région azerbaïdjanaise, et plus de 700 000 Azerbaïdjanais des 7 régions adjacentes du Haut-Karabagh.

Par conséquent, je trouve que le principe du droit des peuples à l’autodétermination intéresse peu l’Arménie. Elle instrumentalise ce principe pour justifier son agression et l’occupation des territoires azerbaïdjanais.

Peut-être ne le savez–vous pas  mais aujourd’hui, plus de 20 millions d’Azerbaïdjanais vivent en tant que communauté constituée en Iran, approximativement 200 000 en Géorgie, plus d’un million en Russie et plus de deux millions en Turquie. Cela signifie-t-il que nous devrions exiger la création du « Grand Azerbaïdjan » et redessiner les frontières de ces pays au motif que ces Azerbaïdjanais peuvent revendiquer le « droit des peuples à l’autodétermination »? Je trouve que non.


L’Azerbaïdjan a fait également parler de lui en France ces derniers jours en raison du procès intenté contre l
a journaliste Elise Lucet. Pourquoi s’en prendre ainsi à la presse ?

Nous sommes ouverts à toute critique, si elle est constructive et légitime, mais nous sommes contre les campagnes de diffamation lorsqu’elles sont volontairement malveillantes. Les attaques ad hominem contre l’Azerbaïdjan et ses dirigeants, l’ignorance et la mauvaise foi à reconnaître la réalité factuelle concernant notre pays, les attaques médiatiques contre nos amis de la société française, n’ont  rien à voir avec la liberté de la presse. Il s’agit là d’une campagne de désinformation agressive visant à déstabiliser les positions de l’Azerbaïdjan en France. Il est regrettable que certains médias français, reconnus habituellement pour leur objectivité, y aient participé.

A la réponse de votre question, je voudrais rappeler qu’il  existe en Aerbaïdjan plus de 500 médias enregistrés officiellement, plus de 200 journaux quotidiens, hebdomadaires et mensuels, une vingtaine d’agences d’information, une centaine de journaux et de sites d’opposition qui fonctionnent librement dans le pays et diffusent les actualités nationales et internationales. L’Azerbaïdjan est l’un des pays où l’accès à Internet est le plus libre et le premier pays dans le Caucase en nombre d’usagers qui atteint 8 millions, soit 80% de la population.


Que pensez-vous de la poussée de l’islamisme radical qui frappe
le monde entier?

Nous devons comprendre que la lutte contre le terrorisme, qui spécule sur des thèses islamiques erronées, est un processus complexe et multiforme. L’extrémisme avance là où il y a un terrain favorable tels que les problèmes sociaux, économiques et politiques non résolus, là où des communautés musulmanes manquent de sécurité, de développement et d’avenir, là où les conflits régionaux perdurent, là où les mesures de lutte contre le terrorisme ne sont pas à la hauteur des enjeux.

Voilà en particulier pourquoi l’élément le plus important dans nos efforts de lutte contre le terrorisme international est non seulement la participation aux forces de maintien de la paix dans les zones de conflit, mais aussi de participer activement au processus d’assistance réelle aux pays musulmans d’Asie et d’Afrique. Nous aidons à former les cadres pour leur économie, le domaine public, de santé, de formation et d’autres sphères.

A titre d’exemple, nous jouons un rôle important dans la création de l’e-gouvernement pour le personnel des organes de police et judiciaires de l’Afghanistan, dans le financement des opérations médicales pour les catégories les plus pauvres de la population des pays musulmans en Afrique. De 2009 à 2016, l’Azerbaïdjan et la Banque Islamique de Développement ont financé une campagne de chirurgie oculaire qui a permis de rendre la vue à 56 000 Africains.


L’Azerbaïdjan est-elle touchée et collabore-t-elle à la lutte anti-terroriste internationale ?

Notre société comme tant d’autres est, bien sûr, affectée par divers courants régionaux et travaillée par des forces extrémistes. Mais ils n’y trouvent pas leur place. L’Azerbaïdjan, et c’est sa force et sa proximité avec la France laïque, est un modèle d’Etat laïc, certes à majorité musulmane mais surtout basé sur la diversité et la tolérance, l’interaction des cultures et des religions, les réformes économiques et la stabilité socio-politique. Ces choix sont le meilleur rempart dressé contre le terrorisme et  l’extrémisme, le fanatisme et le radicalisme. Je trouve que si notre priorité commune est la sécurité et la stabilité dans la région, c’est ce modèle qui mérite  attention et  soutien.


Une question plus personnelle, Monsieur l’Ambassadeur : c
omment avez-vous trouvé la vie dans la capitale française depuis votre arrivée, sachant que votre précédent poste était à Athènes ?

Paris a  toujours été une source inépuisable d’inspiration pour les artistes et  les poètes, écrivains et peintres, politiques et diplomates. Baudelaire, lui-même, père de la poésie moderne lui consacre une section entière dans Les Fleurs du Mal : les  « Tableaux Parisiens » chantent ainsi la modernité de cette ville à nulle autre pareille… « Fourmillante cité, cité pleine de rêves »…

Aussi souhaiterais-je profiter de ma nomination à Paris pour que ma vision livresque, romanesque, presque onirique de la capitale française devienne une expérience vivante et inoubliable. A l’instar du héros balzacien, Rastignac, j’aimerais pouvoir dire à  la Ville Lumière : « A nous deux, maintenant ! ».

Propos recueillis par Michel Taube

Directeur de la publication