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07H40 - mardi 3 octobre 2017

Retour sur le duel TV Mélenchon-Philippe : le match de boxe n’aura pas eu lieu… L’analyse d’Elodie Mielczareck

mardi 3 octobre 2017 - 07H40

« Il frappe très fort, il est pugnace et il n’a pas peur de prendre des coups. » C’est en ces termes qu’Edouard Philippe est dépeint par son ancien entraîneur de boxe, Jérôme Le Banner, dans une interview accordée à l’Express il y a quelques mois. Avant de revenir sur le « match » Mélenchon -Philippe – qui n’en fut pas un – joué dans l’Émission Politique de France 2, jeudi 28 septembre, interrogeons-nous sur les imaginaires et autres mythologies construites à travers la pratique de ce sport.

L’Emission Politique au temps de la télé-réalité

Le milieu politique est souvent dépeint à travers un champ lexical belliqueux : il faut « donner des coups », en « prendre » le moins possible, répondre « coup pour coup » aux insultes et menaces, éviter les « coups bas », les « coups fourrés » autant des adversaires que des amis, ceux-là même qui échafaudent dans votre dos le « coup d’Etat » qui vous renverra dans les cordes. En somme et en politique, « tous les coups sont permis ». La chose politique est donc une affaire de confrontation, de duel pour les plus épéistes, d’assassinat pour les plus virulents. Quoiqu’il arrive, la scène médiatique est l’arène prévue et parfaite pour tenter le « coup de grâce ». 

Seulement voilà, la rentrée est pluvieuse, comme le moral des Français. Septembre rimait avec impôts, et la lassitude déjà s’installe. Premier round d’un rendez-vous mensuel, l’Emission Politique présentée par Léa Salamé, seule, jeudi dernier aura laissé plus d’un téléspectateur sur sa faim : aucun K.O, aucune blessure, peu de tactique, aucune nouveauté. Le combat attendu de la rentrée politique est resté très sage, plus proche de la couture que du geste sportif. Sommes-nous si avides de sensations que les temps télévisuel et politique doivent se réduire à des enchaînements rhétoriques sanguinolents, dignes d’un cadrage à la Scorsese ? A n’en pas douter. Nous sommes au XXIème siècle, temps du GIF et de la vidéo « à la demande ». 

Pourtant, il est une figure qui résiste au temps, c’est justement celle du boxeur.

Le gouvernement et ses actions coups-de-poing

Quand Roland Barthes nous dit « la boxe est spectaculaire là où le catch est un spectacle », il entend démontrer que le temps construit par les boxeurs est celui de l’incertitude, car nul ne peut prévoir l’issue d’un match. Les rebondissements sont souvent multiples et imprévus. Concernant le champ moral, il reste inscrit dans notre imaginaire que le boxeur est forcément « déterminé », il ira jusqu’au bout, peu importe l’issue du match, et « valeureux », il sait encaisser les coups. C’est justement en ces termes qu’Edouard Philippe se décrit : « J’essaie de pratiquer la boxe, je le fais avec sérieux et détermination », confiait-il au 20h de TF1, peu de temps après sa nomination à la tête du gouvernement. 

L’on voit bien comment ce genre de termes connotés contaminent la représentation du geste et de la parole politique d’un gouvernement. Loin d’être anecdotique, cette pratique sportive revendiquée par le n°1 du gouvernement entend bien imprégner les mesures et actions poursuivies par le gouvernement. Les opposants n’ont qu’à bien se tenir. Le corps sportif et endurci renvoie à une clairvoyance intellectuelle : la stratégie du geste devient la stratégie politique. A un Nicolas Sarkozy qui courrait partout en lunette noire, succède un Edouard Philippe prêt à encaisser et à se relever. Mais surtout à un gouvernement prêt au combat final, dans un contexte politique, économique et social chargé. Réforme du code du travail, fleurons de l’industrie française devenus allemands ou italiens, chiffres du chômage exponentiels, ISF transformée en IFI, le gouvernement passera en force, et le fait savoir.

Une politique sans éclat

Il était donc attendu ce duel Mélenchon – Philippe. La première force d’opposition de France, telle qu’elle aime se décrire, était espérée. Mais les échanges seront restés à un niveau polissé. Les interlocuteurs auront passé plus de temps à « méta-communiquer » plutôt que d’échanger sur le fond des questions, devenant les commentateurs de leurs attitudes respectives, plutôt que de leur différence idéologique.

Pour un match de boxe annoncé, c’était plutôt une valse… Mélenchon : « Je sais que vous êtes un homme cultivé », « non, non je vous en prie Monsieur Philippe, allez-y », « je ne vais pas vous épouser, moi, cher Monsieur, je ne cherche pas à vous séduire », « je ne vous mets pas en cause, vous, personnellement Monsieur Philippe »… Et Edouard Philippe de lui répondre : « d’abord je n’ai peur de rien, à part la mort peut-être », « ce n’est pas vrai, c’est vous qui avez tort », « mais oui je suis bien d’accord avec vous » (phrase répétée de nombreuses fois), etc. Autant d’adoucisseurs et d’amadoueurs linguistiques qui auront laissé le débat à un niveau faiblement attractif.  

Si au spectacle médiatique,  la forme compte davantage que le fond, au moins que celle-ci en vaille le coup d’œil. Mais ce jeudi dernier, nous étions nombreux à attendre le tournant décisif, celui qui laisserait présager que le déroulement des événements pourrait être différent. Les boxeurs sont avant tout des combattants, des fighters : ils ne capitulent pas. Et surtout, ils créent la surprise. Jeudi dernier, nous étions surtout face à des séquences déjà vues, déjà programmées, convainquant les moins abstentionnistes d’entre nous que, décidément, la vie politique française a bien du mal à se renouveler, sur le fond et la forme, dans un monde où les mutations, elles, sont quotidiennes et multiples. 

Edouard Philippe et Jean-Luc Mélenchon, plutôt catcheurs que boxeurs, remplissant au pied-de-la lettre le rôle dans lequel ils sont attendus et répètent : « la fonction du catcheur ce n’est pas de gagner, c’est d’accomplir exactement les gestes qu’on attend de lui » (Roland Barthes, Mythologies, 1958). 

Elodie Mielczareck

Sémiologue, analyste du langage verbal et non verbal (www.analysedulangage.com), Elodie Mielczareck est l’auteure de « Déjouez les manipulateurs – l’art du mensonge au quotidien » (Ed. nouveau Monde, 2016).

Relisez l’interview d’Elodie Mielczareck sur Marine Le Pen pendant la campagne présdidentielle parue à la une d’Opinion Internationale