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16H00 - lundi 17 juillet 2017

La France veut-elle jouer les médiatrices dans le conflit Arabie Saoudite – Qatar ? L’édito de Michel Taube

lundi 17 juillet 2017 - 16H00

Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères et aoudon homologue qatarien Mohammed bin Abdulrahman Al Thani, à Doha, ce samedi 15 juillet

Alors même que le ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères, Jean-Yves Le Drian, rentrait, hier 16 juillet, de sa tournée diplomatique de deux jours au Qatar, en Arabie Saoudite, au Koweït et aux Émirats Arabes Unis, des révélations américaines sont venues rajouter des lourdes pièces au casse-tête géopolitique en cours dans le Golfe Persique.

Le Washington Post révélait hier, en citant les renseignements américains, que les Emirats Arabes Unis auraient orchestré le piratage informatique de plusieurs média et comptes officiels du Qatar, pour publier des fausses déclarations de son Emir, Tamim ben Hamad Al Thani, qui ont par la suite déclenché le tollé diplomatique en cours depuis début juin.

Le 23 mai, des hauts responsables émiriens auraient discuté dans le détail de l’organisation de l’opération. Ces faux propos de l’Emir du Qatar incluraient des éloges à Hamas et la description de l’Iran comme “puissance Islamique”.

Rappelons que le 5 juin dernier l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, l’Égypte et leurs alliés régionaux rompaient leurs relations diplomatiques avec le Qatar, en imposant aussi un embargo maritime, terrestre et aérien.

Galvanisé peut-être par la visite à Riyad, au mois de mai, du Président des États-Unis, Donald Trump – ou plutôt par l’accord d’une valeur de 350 milliards de dollars signé par ce dernier le 20 mai – cet ultimatum s’insère dans une longue histoire de rivalité entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, les deux principales puissances sunnites régionales.

La visite du ministre Le Drian fait suite à celle de son homologue américain, Rex Tillerson, qui s’est rendu au Koweit, au Qatar et en Arabie Saoudite à partir du 11 juillet dernier.

Bien que ce dernier ait fait appel à une négociation directe entre les deux rivaux, son patron, Donald Trump, avait au lendemain du déclenchement de la crise salué l’initiative des Saoudiens, le Qatar étant accusé de soutenir le terrorisme international, notamment à travers son puissant allié iranien.

Pour complexifier encore davantage la donne, une dizaine de jours après, les États-Unis signaient avec le Qatar un accord préliminaire de vente de plusieurs avions de chasse Boeing pour une valeur totale de 12 milliards de dollars !

L’Arabie Saoudite, facteur d’instabilité ?

La volonté affichée par les Emiriens, les Saoudiens et les Egyptiens d’isoler de plus en plus le Qatar contraste évidemment avec la principale caractéristique historique de ce dernier, c’est à dire sa forte volonté d’indépendance vis-à-vis de toutes les hégémonies potentielles : l’Empire britannique autrefois, l’Arabie Saoudite aujourd’hui.

L’Arabie Saoudite a voulu se donner des allures de cheval blanc moralisateur en stigmatisant le Qatar, comportement qui ne laisse pas dupe sur les valeurs et l’état de la société saoudiens.

Le Qatar, dont les femmes sont bien plus modernes et libres que les femmes saoudiennes (on se souvient de notre campagne Let them drive pour soutenir les femmes saoudiennes qui réclament le droit de conduire en toute liberté), a d’ailleurs confirmé ces jours-ci ses engagements dans la lutte contre le terrorisme.

L’homme fort de l’Arabie Saoudite, Mohammed ben Salmane Al Saoud, (31 ans), prince héritier (depuis le 21 juin) et ministre de la défense (depuis 2015), une sorte de Trump saoudien, impulsif et imprévisible, est déjà à l’origine de l’intervention au Yemen (véritable désastre humanitaire et géopolitique). Va-t-il reculer dans son bras de fer avec le Qatar ? Rien n’est moins sûr…

La carte française

L’actuelle schizophrénie américaine (surtout si on se souvient des promesses de M. Trump pendant sa campagne électorale) ne joue absolument pas en faveur d’un apaisement et d’une stabilisation des rapports de force dans la région.

Dans ce contexte, la France dispose de tous les atouts – et notamment d’une certaine légitimité – pour faire de cette crise une opportunité de dialogue, de rapprochement et d’apaisement. Comme Agnès Levallois, spécialiste du Moyen-Orient, l’a souligné lors d’un récent colloque à Paris organisé par le Centre des études arabes et de développement, la France maintient, historiquement, des relations équilibrées avec l’ensemble des puissances régionales.

Liée au Qatar par un accord de défense depuis 1994, disposant d’une base militaire permanente aux Émirats Arabes Unis depuis 2009, jouissant d’une relation très ancienne avec l’Egypte et une plus récente avec l’Arabie Saoudite – la France, terre d’investissement pour tous les pays de la région, a une carte maîtresse à jouer dans la région. C’est ce qu’est en train d’explorer, selon nous, le Président Emmanuel Macron.

La France peut, et doit, jouer un rôle déterminant de médiation, d’arbitrage et d’apaisement absolument nécessaire entre les États concernés. La visite du ministre Le Drian va certainement dans cette direction. Dans un communiqué relatant le déplacement du ministre, le quai d’Orsay soulignait: «Préoccupés par les tensions actuelles qui affectent les pays avec lesquels nous entretenons des relations denses et amicales, nous plaidons pour un apaisement rapide dans l’intérêt de tous» en lien avec le Conseil de coopération des États arabes du Golfe.

Un engagement fort, direct et clair du Président de la République ne serait pas de trop : la crise peut s’aggraver selon nous et tourner au conflit ouvert, non avec le Qatar qui adopte un profil bas et conciliateur dans cette crise, mais entre l’Arabie Saoudite et l’Iran.

Le Koweït, médiateur officiel, le Maroc qui est aussi intervenu, notamment sur les conséquences humanitaires du blocus du Qatar tout offrant ses bons offices, la France ne seront pas de trop pour peser de façon pondérée dans le conflit qui a éclaté entre les puissances du Golfe.

Comme un ancien ambassadeur de France, Pierre Lafrance, l’a souligné: «La discussion est possible entre l’Arabie Saoudite et le Qatar: mais il ne faut pas se limiter à des considérations purement politiques et territoriales. II faut oser aborder les questions religieuses, il faut s’entendre sur l’interprétation la plus efficiente, la plus génératrice de paix, de l’Islam. C’est un travail de négociation, de discussion spirituelle et intellectuelle, de grande difficulté et de haut niveau».

L’enjeu religieux est fondamental et revêt deux dimensions : le wahhabisme, commun à la plupart des Etats aujourd’hui en conflit, sera-t-il capable de se moderniser, de se séculariser et de faire la guerre au terrorisme ? Là aussi, sans prendre parti, le Qatar sécularise davantage le religieux que ne le font les autorités saoudiennes en instrumentalisant souvent à des fins politiques l’accès aux lieux de culte comme La Mecque. Ceci dit, la chaîne qatarie Al Jazeera, qui a le droit d’émettre selon nous (la liberté de la presse ne peut être sélective ni à géométrie variable) ne cesse de donner la parole à des prêcheurs religieux qui prônent la haine de l’Occident et des “mécréants”. Si ce conflit permet d’accélérer la modernisation des politiques de la région, ce sera autant de gagné.

Enfin, on peut se demander si, entre les sunnites et les chiites, le Qatar ne fait pas office de cheval de troie d’une prochaine déflagration entre Arabie Saoudite et Iran… Ce conflit plongerait la communauté internationale dans une nouvelle crise majeure. A éviter absolument !

Michel Taube

Directeur de la publication
Journaliste