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11H48 - lundi 23 janvier 2017

Imagine 2017 : La Russie, les Etats-Unis et le monde en 2017. L’analyse d’Emmanuel Dupuy

lundi 23 janvier 2017 - 11H48
Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy

L’investiture de Donald Trump, le 20 janvier dernier devrait mettre un terme (au moins temporairement) aux interrogations quant aux options et choix en matière de politique étrangère du nouveau président américain. Parmi ces derniers, un revirement majeur de la politique étrangère américaine vis-à-vis de la Russie est à attendre, du moins si l’on tient en compte de cinq facteurs :

  • les déclarations de Donald Trump, tout au long de sa campagne électorale, s’opposant aux sanctions économiques (et leur efficacité) contre la Russie que le président Obama avait instituées en 2014 en conséquence de la crise ukrainienne. A cela s’ajoute une interprétation positive du rôle de la Russie dans la résolution du conflit en Syrie depuis l’implication militaire directe de Moscou, à partir de septembre 2015, confirmées par la reprise d’Alep en décembre dernier et le Cessez-le-feu qui en suivit ;

  • les déclarations de Donald Trump anti-Otan (du moins, remettant en cause le niveau d’engagement capacitaire et budgétaire des Etats-Unis en Europe), évoquant le fait que la position de l’Alliance atlantique, notamment dans le voisinage immédiat russe, pouvait être perçue comme inutilement « provocatrice »  et aboutissant à un dangereux « isolement » (Containment) russe, à la source de la tension actuelle ; ;

  • la minoration (voire la dénégation) des accusations émises par la CIA et le FBI quant au piratage informatique perpétré par des hackers russes, voire la collusion « tacite » avec la Russie, dans le processus électoral de novembre dernier, ayant permis au candidat républicain de l’emporter sur sa rivale démocrate, Hillary Clinton ; 

 

  • la mise en place de « pragmatiques » et de « réalistes », peu enclins de juger le régime de Vladimir Poutine (comme celui d’Erdogan, en Turquie,  Sissi en Egypte, ou encore Netanyahou en Israël) aux postes clés de la future administration Trump (notamment l’ancien PDG d’ExxonMobil, Rex Tillerson au poste de Secrétaire d’Etat, de Mike Pompeo à la tête de la CIA, Mike Flynn à la tête du Conseil national de Sécurité et le général James Mathis au Pentagone) ;

 

  • l’évocation récurrente que la Russie demeure un partenaire clé dans la lutte contre le terrorisme islamiste radical….Comme le répètedit Donald Trump, ni la Syrie, ni la Russie ont déclaré la guerre aux Etats-Unis et aux pays occidentaux…

 

Il devrait en résulter, un net rapprochement entre Moscou et Washington, et ce dans les premières semaines de la Présidence Trump, bien que la majorité républicaine au Congrès et à la Chambre des Députés ne semble encore s’y résoudre.

La réponse de Donald Trump quant à l’abrogation de l’expulsion des 35 diplomates russes que Barack Obama, devrait servir de test, quant aux marges de manœuvre vis-à-vis d’un rapport de force, qui n’est pas sans rappeler celui ayant opposé l’ex URSS et les Etats-Unis durant la « Guerre Froide ».

En outre, la question du statu quo, du réchauffement ou de l’installation durable d’une conflictualité héritée de la « guerre froide » devrait aussi dépendre du prix du baril et du gaz. En effet, les sociétés russes (Gazprom, Lukoil, Rosnev) et les majors américaines (ExxonMobil, Texaco, Chevron) ont un intérêt commun : affaiblir la position de leadership – cartellisation que l’Arabie Saoudite fait peser, via l’OPEP, depuis 1973. La réponse russe consiste à « détacher » les pétromonarchies du Golfe de la solidarité traditionnelle avec Riyad, issue de leur appartenance au Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Il en a résulté, récemment, la vente de 19,6% du capital de la seconde compagnie pétrolière russe, Rosnev, au Qatar. Les Américains semblent avoir sacrifié leurs indéfectible amitié avec l’Arabie Saoudite, scellée en 1946 par le Traité de Quincy (sécurité contre pétrole) et ce, à l’aune des nouvelles opportunités qu’offrent les marchés africains, voire ceux promis par l’Iran (6 millions de barils/an d’ici 2100).….

On le comprend, la relation USA – Russie / Poutine – Trump sera largement conditionnée aux opportunités convergentes économiques, et de ce point de vue, c’est, sans doute, aux dépens de la Chine que cette stratégie pourrait se nouer. Néanmoins, sur ce point de vue aussi (relation USA-Chine), le renfort de légitimité qu’Henry Kissinger vient d’apporter à Trump et à sa nouvelle (et inquiétante) équipe gouvernementale devrait « aseptiser » et « normaliser » progressivement les relations que Washington entend incarner vis-à-vis de Moscou, de Téhéran, tout comme de Beijing. 

Par ailleurs, la présence de nombreux militaires au sein du futur exécutif (Défense, Intérieur, Conseil national de sécurité, NSA…), une première dans l’histoire américaine, devrait, là aussi, permettre une certaine forme de continuité dans les choix stratégiques (Irak, Syrie, Iran, Ukraine) des Etats-Unis.

 

La nouvelle relation Etats-Unis / Russie aura aussi un impact sur l’Union européenne et pèsera sur le dossier syrien et ukrainien.

La question de la relation de l’UE vis-à-vis de la Russie, dépend d’une conjonction d’éléments :

  • le contexte électoral de 2017 (en Allemagne à l’automne 2017 ; en France, en mai 2017 ; en Italie, d’ici avril 2017…) dont les nouveaux responsables sortis des urnes devraient chacun à son rythme et selon son intérêt (François Fillon ou Marine Le Pen voire Emmanuel Macron) renouer avec la Russie pour des raisons liées à la question de l’efficacité russe contre le terrorisme islamiste radical en France France ;.

  • Le contexte de la lente et difficile mise en place du Brexit, affaiblissant la première ministre britannique Theresa May et la forçant à s’astreindre à contenir les griefs domestiques liés à la difficile mise en place de l’article 50 du Traité de Lisbonne (clause de sortie de l’UE). Elle devrait ainsi, être davantage présente sur les dossiers nationaux qu’internationaux ;

  • La réalité d’une conjonction entre désillusion vis-à-vis de l’UE, caractérisée par la montée du populisme dans les urnes et la montée de partis extrémistes considérés comme pro-russes (tels que l’alternative démocratique pour l’Allemagne – AFD -, le parti de la Liberté d’Autriche de Norbert Hofer ou encore, le Front national en France avec Marine Le Pen) que Moscou n’hésite pas à financer (10 millions  d’euros « prêtés » à l’AFD allemande, 27 millions évoqués au profit du FN) ;…

  • la concurrence, désormais, plus ouverte entre l’UE et l’Union Economique eurasiatique (UEEA créée à l’initiative de Moscou, en 2014) mettant en exergue les différences d’opportunités économiques et d’orientations diplomatiques pour les Etats orientaux de l’UE. Cette réalité concurrentielle est également vraie dans l’Europe du Sud-est (vis-à-vis des Etats des Balkans Occidentaux ayant déclaré leur intérêt pour l’adhésion-association avec l’UE (notamment la Serbie et le Monténégro), tout comme, aux « marches » de l’UE, au niveau du partenariat Oriental (notamment en Moldavie, Géorgie) ;.

  • Le contexte économique contraint par une longue crise économique (prix du baril et du gaz) au niveau agricole, notamment au niveau des marché porcin ou encore celui du tourisme qui affectent dramatiquement de nombreux Européens, depuis la mise en place des sanctions.

 

Plus généralement, alors que le monde se réarme, l’Europe, quant à elle, se désarme, même si les dépenses sont modestement reparties récemment à la hausse…

Jamais l’Europe n’aura mérité de sobriquet de « colosse au pied d’argile » ou celui de « tigre de papier ». Dans ce contexte, la Russie, avec un budget relativement faible par rapport à celui des Etats-Unis, de l’ordre de 79 milliards d’euros (par rapport au budget américain qui avoisine les 570 milliards d’euros), investit à nouveau massivement pour ses forces armées.

Dans le même temps, le monde a accru ses efforts militaires de 65 %, notamment l’Asie et la Chine.

L’Europe s’est enfermée dans une forme d’autisme, se masquant pudiquement le visage face à la réalité d’un monde où l’ambition s’exprime avant tout par la puissance, qui plus est, la puissance militaire.

Les États-Unis tergiversent ; ils semblent tourner leur regard vers l’Asie, vouloir prendre de la distance à l’égard du Moyen-Orient et le Golfe Persique et, dans une moindre mesure, de l’Europe. L’intérêt des États-Unis bascule vers la zone Asie-Pacifique, nouveau centre de gravité de l’économie mondiale et zone d’émergence des nouveaux risques stratégiques, à l’aune d’une confrontation que d’aucuns jugent inévitables avec la Chine, de plus encline à sortir de son territoire terrestre et maritime.

Ce nouveau paradigme géopolitique, géo-économique et géo-culturel caractérisé, notamment par ce pivotement américain à partir de la fin de l’année 2015, a créé, face aux menaces pour notre continent, un vide diplomatique, stratégique militaire et stratégique, que nullequ’aucune nation seule ou organisation intergouvernementale à vocation régionale, ni même l’ONU, n’est à ce jour en mesure de combler.

On lea supposait depuis plusieurs années, on devrait désormais le constater plus concrètement en 2017, Washington est ainsi de plus en plus réticente à s’engager dans les affaires européennes, alors que les Européens semblent persuadés convaincus que les USA pourraient, à nouveau, intervenir en leur faveur, dans le cas d’une nouvelle guerre froide avec la Russie. Or, c’est une hypothèse qui semble de moins en moins réaliste, malgré l’installation récente de bataillons de chars américains sur le territoire polonais ! 

Il en résulte, une incapacité européenne à trouver une position commune vis-à-vis de Moscou.

 

L’Europe, étant incapable, d’assumer un leadership diplomatique (que le repli américain lui autorisait), voire rétive à devenir une vraie puissance militaire, est ainsi vouée à voir que les sorties de crise (en Ukraine, à travers des négociations directes entre les Etats-Unis et la Russie ; vis-à-vis de la crise en  Syrie, où l’UE est désormais spectatrice des accords de ce cessez-le-feu ( avec l’ouverture aujourd’hui des négociations à Astana, sous le parrainage inédit de la Russie, de l’Iran, de la Turquie et en présence notable de l’Egypte (mais pas de l’Arabie Saoudite ou des Etats du Golfe persique, et en présence d’une modeste représentation diplomatique des des Etats-Unis, de l’UE ou encore de la France ou des Etats du Golfe persique) se font sans elles.

Gageons que l’arrivée au pouvoir d’un niveau leadership conservateur en Europe, davantage mû par la Realpolitik (peut-être François Fillon en France, Theresa May en GB, Mariano Rajoy en Espagne, Angela Merkel en AllemagneAllemagne, duo Tusk-Juncker au niveau de l’UE, en tenant compte aussi de l’élection d’Antonio Tajani au Parlement européen) et en capacité d’écoute, tant avec Trump que Poutine, remette l’UE au cœur du jeu diplomatique…rien n’est moins sûr.

Moscou devrait ainsi « pousser » son avantage, la Russie étant la seule, désormais, à pouvoir faire dialoguer oppositions armées (kurdes, ASL, HCN, groupes armés islamistes nous non rattachés à Daesh, tels que Jaich al-Islam) et régime syrien.

Il sera ainsi particulièrement compliqué pour la France, l’UE et les Etats-de revenir dans le jeu, dans les prochaines semaines, à moins d’une victoire militaire à Rakka (Syrie) ou à Mossoul (Irak) que l’abnégation au combat des troupes de Daesh rend fort peu probable avant quelques mois…

La situation en Ukraine devrait, bien évidemment, dépendre de l’issue des pourparlers en Syrie, évidemment. Pour l’heure, rien ne semble bouger à Kiev. Les différentes familles politiques nées de la révolution de la place Maidan semblent plus enclines à se focaliser sur l’aggravation préoccupante de la situation économique dans le pays.

Vladimir Poutine, semble ainsi avoir gagné son pari visant à montrer à quiconque voudrait s’éloigner de son « giron » subirait le même sort que la Géorgie et que l’Ukraine (risque de guerre civile, interventionnisme russe, utilisation de l’argument du complot occidental-américain de l’encerclement de la Russie pour justifier un « rattachisme » russe – à l’instar de la Crimée en Ukraine ou encore de l’Ossétie et l’Abkhazie en Géorgie).…

Le message semble bien passé, donnant à Vladimir Poutine, les marges diplomatiques pour avaliser la prise de possession de la Crimée et l’obtention d’un « statu quo » armé dans la partie orientale de l’Ukraine (Oblast de Donetz, Dniepr).

Les prochaines négociations du format dit « Normandie » (Russie, USA, UE, OSCE) des négociations sur l’est ukrainien devraient confirmer ce nouveau rapport de force, renforcé par les avancées vers une paix inclusive en Syrie.

Rien ne devrait donc radicalement changer sur ce front en 2017 ! La révolution attendra…

Emmanuel Dupuy

 

 

Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut Prospective et sécurité en Europe (IPSE) est Professeur associé à l’Université Paris-Sud (Master Diplomatie et négociations stratégiques).