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08H56 - jeudi 5 janvier 2017

Imagine 2017 : La transition de puissance et son impact en Asie, par Barthélémy Courmont

jeudi 5 janvier 2017 - 08H56
Drapeaux américain et chinois. Source : Ekonomický deník

Drapeaux américain et chinois. Source : Ekonomický deník

Donald Trump pourrait être le président américain témoin de la transition de puissance entre son pays et la Chine, si on s’en tient aux indicateurs économiques en tout cas, qui font souvent état de 2020 comme date à laquelle le PIB chinois pourrait dépasser celui des Etats-Unis. S’il s’agit encore de perspectives à échelle internationale, cette transition de puissance est déjà une réalité consommée en Asie orientale, et elle se traduit par une reconfiguration des équilibres régionaux qui provoque de grandes incertitudes économiques, mais également politiques et sécuritaires. Le repli de Washington et l’affirmation de puissance de Pékin en parallèle pèsent ainsi sur tous les pays de la zone, au risque d’attiser des tensions et de provoquer des situations conflictuelles. Les développements récents et les perspectives pour 2017 ne font que renforcer ce constat.

Washington en retrait

La stratégie du pivot de Barack Obama et Hillary Clinton avait pour objectif affiché de renforcer la présence américaine en Asie, tant dans ses aspects politico-stratégiques qu’économiques et commerciaux. La realpolitik asiatique, associée aux orientations que Donald Trump souhaite imposer dans cette région, semblent en refermer la parenthèse après seulement quelques années, et des résultats très modestes. L’élection de Rodrigo Duterte aux Philippines, ses déclarations tonitruantes dénonçant le partenariat avec les Etats-Unis, et plus encore sa visite à Pékin et l’annonce d’un renforcement de la relation avec la Chine ne sont que le symbole d’une tendance généralisée : les pays asiatiques ont bien accueilli la volonté de l’administration Obama de se repositionner dans la région, mais ils ont leur propre agenda économique et politique, et au-delà des intentions et des bonnes volontés, le pivot ne s’est concrétisé qu’en de rares occasions, et le revirement philippin en montre la fragilité.

De son côté, l’élection de Donald Trump en novembre dernier n’a fait que renforcer les doutes sur la pérennité du pivot, et le nouveau président américain s’est même empressé d’en enterrer l’une des principales concrétisations, le Traité trans-Pacifique (TPP), au risque d’inquiéter les principaux partenaires de Washington dans la région, aux premiers rangs desquels le Japon. De fait, l’administration Trump pourrait redessiner l’engagement américain en Asie, et au pivot d’Obama succéderait la tentation du Grand Bargain avec la Chine, qui suppose à la fois une volonté de conserver des acquis (et donc de faire une sélection sur les priorités des Etats-Unis) et une reconnaissance implicite de la montée en puissance chinoise.

Pékin en force

Sous l’apparence d’une politique asiatique de Washington, le pivot était surtout une politique chinoise, dont l’objectif était manifestement d’endiguer la montée en puissance de Pékin dans son environnement régional. Par effet de balancier, les déboires des Etats-Unis font donc naturellement les affaires de la Chine, et là encore l’exemple philippin n’en est qu’une illustration parmi d’autres. Dialogue renforcé avec la Malaisie, relations au beau fixe avec tous les pays de l’Asean à l’exception du Vietnam (qui reste cependant un partenaire économique et commercial important), statut de puissance désormais incontournable dans la péninsule coréenne, élargissement de l’Organisation de coopération de Shanghai (OSC) avec l’entrée de l’Inde et du Pakistan en 2017, accélération des investissements, portés notamment par la Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures (AIIB)… La liste des succès de Pékin est longue, et ne cesse de s’allonger.

Seules ombres au tableau, non négligeables cependant : la difficulté à régler les conflits frontaliers et maritimes, les tensions persistantes avec Tokyo, et les déboires dans la relation avec la République de Chine (Taiwan), surtout après le retour au pouvoir du DPP et le refus de la nouvelle présidente taiwanaise, Tsai Ing-wen, de se soumettre au bon vouloir de Pékin, sur la question d’une seule Chine notamment. Ici encore, l’appel téléphonique entre Tsai et Trump quelques jours après l’élection de ce dernier augure d’une année qui sera tendue, mais indique dans le même temps l’étroitesse de la marge de manœuvre des trois acteurs impliqués, dont la Chine. Pékin doit ainsi prendre garde à ne pas pousser trop loin son avantage acquis au fil des ans, au risque de relancer les craintes quant à ses intentions au niveau régional. Car s’il est indiscutable que la Chine est en train de s’imposer comme la puissance ascendante et à certains égards dominante en Asie orientale, elle souffre encore d’un déficit d’image que les tensions de ces dernières années avec ses voisins n’ont fait que renforcer.

Déstabilisations politiques à échelle régionale

En accompagnement de cette rivalité Pékin-Washington et de la transition de puissance qui la caractérise, et en partie conséquence de cette dernière, les équilibres politiques sont mis à mal en Asie orientale. C’est de manière notable le cas au sein de l’Asean, l’organisation se montrant incapable d’affronter de manière unie le problème des différends maritimes en mer de Chine méridionale. C’est le cas aussi des pourparlers à six dans la péninsule coréenne, qui sont au point mort depuis plusieurs années et n’ont pas empêché Pyongyang de multiplier essais nucléaires et provocations en série. Les régimes politiques sont eux aussi confrontés à des défis de grande ampleur, de la Corée du Sud, entrée dans une des plus graves crises politiques de son histoire, à la Thaïlande, enfoncée dans la dictature de la junte et en situation de crise économique et sociale profonde et aux conséquences incertaines. S’y ajoutent des inquiétudes liées aux conflits ethniques et religieux et aux radicalismes, mais aussi au déclassement économique et à la déstabilisation politique issue de la crise de représentativité des élites politiques. Ainsi, si le dynamisme continue de caractériser les économies asia

tiques, les incertitudes politiques et sécuritaires n’ont jamais été aussi grandes depuis deux décennies et la crise asiatique de 1997. Le bras de fer entre la Chine et les Etats-Unis, loin de stabiliser la situation politique, porte une grande part de responsabilité dans ces désordres en série.

Barthélémy Courmont est Maître de conférence à l’Université catholique de Lille et Directeur de recherche à l’IRIS, où il est responsable du Programme de recherche Asie-Pacifique, et rédacteur en chef d’Asia Focus. Ses aires d’expertise couvrent les enjeux politiques et sécuritaires en Asie du Nord-est, la stratégie de puissance de la Chine, la politique étrangère des Etats-Unis, les questions nucléaires et les nouvelles menaces.

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