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11H53 - lundi 22 août 2016

Merkel, Hollande à Ventotene : l’Europe du grand écart

lundi 22 août 2016 - 11H53
Crédit photo : EuropeNova.eu

Crédit photo : EuropeNova.eu

 

Pourquoi cet empressement de Matteo Renzi à placer ses homologues français et allemand face à la mémoire d’Altiero Spinelli, le fondateur du premier mouvement fédéraliste européen (Milan, 1943) dans l’île où il fut relégué, en compagnie d’Ernesto Rossi, d’Eugenio Colorni, de Sandro Pertini et d’autres, de 1939 à 1943, après neuf ans dans les geôles fascistes de l’Italie péninsulaire ?

C’est le signe d’une volonté italienne de sortir le couple franco-allemand de son stérile narcissisme bilatéral. Il est à noter que les seules occasions où l’Allemagne et la France aient accompli ensemble des pas décisifs, c’est pour s’en remettre au suffrage universel (élection directe du Parlement européen, 1979), c’est-à-dire à tous, et c’est pour ouvrir le chantier (1969, puis 1979), ou le conclure (1992), d’une union monétaire, c’est-à-dire du plus quotidien de nos « communs » européens, dans la droite ligne de la pensée de nos pères fondateurs. Une représentation parlementaire et une monnaie unique sont notre seul héritage pérenne. Mais elles portent la marque d’une inégalité entre les citoyens d’Europe faute de scrutin équitable et faute d’union budgétaire.

Giorgio Napolitano, ancien Président de la République italienne, Laura Boldrini, actuelle présidente de la Chambre des Députés italienne, et le Conseil italien du Mouvement européen sous la présidence de Pier Virgilio Dastoli en appellent depuis des années à un nouveau départ de la construction européenne. Pier Carlo Padoan, le ministre italien des Finances, ne cache pas sa préference pour une stratégie européenne d’investissements publics et de développement durable – le New Deal énergétique et écologique – face à la potion amère de l’austérité infligée à tous les Européens au nom de l’excédent commercial et de l’équilibre budgétaire allemands.

 

Sortir de l’impasse européenne

Peut-on espérer que la confrontation entre l’absence proclamée d’alternative à « la résolution des problèmes quand ils se posent » selon la formule de la Chancelière, et la vision spinellienne des Etats-Unis d’Europe se soldera par la décision des trois pays représentant près des 2/3 du PIB de la zone euro et plus de 60 % de sa population d’achever l’union budgétaire et de placer son budget sous le contrôle d’une représentation parlementaire ad hoc ? Ce ne serait pas un mince résultat.

Mais pourquoi en décideraient-ils maintenant, alors qu’ils ont toujours invoqué des préalables pour différer cette décision ? Ne disent-ils pas le plus souvent « rien n’est possible avant les présidentielles françaises ? » ou « avant les élections générales allemandes » ou encore « avant les élections européennes » ? Reconnaîtraient-ils enfin qu’à procrastiner, ils nous condamnent à l’immobilisme. Cet immobilisme que dénonçaient déjà Spinelli et Rossi dans les dernières lignes de leur Manifeste et auquel ils opposaient l’innovation ? Sont-ils à la recherche d’un patronage les dédouanant des erreurs passées des Etats-nations, de leur déni des limitations de souveraineté matérielle concédées aux banques et à la finance, et du refus récurrent de franchir le pas d’une limitation de leur souveraineté formelle sous le contrôle du peuple d’Europe, cette réalité qui s’est montrée, dans des lieux aussi improbables que Maidan ou Trafalgar Square et qui est devenue une évidence même pour le Président des Etats-Unis d’Amérique (« the people of Europe », dans le discours prononcé à Hanovre, 2016) ?

Ont-ils enfin dressé le diagnostic de leur impasse ? Celle où un autre fondateur, Jean Monnet, recommandait « une action concrète et résolue, portant sur un point limité mais décisif, qui entraîne sur ce point un changement fondamental et, de proche en proche, modifie les termes mêmes de l’ensemble des problèmes ». Ont-ils choisi ce point : en l’occurrence, un budget de la zone euro placé sous contrôle parlementaire ?

A défaut, ils auront créé un faux espoir, et décevront une fois de plus. Mieux vaudrait alors ne pas le créer s’ils ont déjà convenu de le tuer, comme le Polonais Donald Tusk, censé parler au nom de ceux qui l’ont nommé président du Conseil européen, l’a déjà dit lui-même : « Aujourd’hui, nous devons admettre que ce rêve d’un Etat européen, avec un intérêt commun, avec une vision… une nation européenne, c’était une illusion. » Outre qu’une nation, un Etat-nation européen, n’a jamais été le projet politique de Spinelli – ou de Monnet, et que des Etats-Unis d’Europe, une république constitutionnelle, démocratique, fédérale et sociale, sont tout autre chose qu’une grande Pologne, que ce soit celle du liberum veto, dont elle mourut, ou celle d’un Etat unitaire déconcentré, sans contre-pouvoirs, promis à la fermeture sous la férule d’un parti hostile à une garantie européenne des droits des Polonais.

Le voilà bien le grand écart. Quand il s’agit de l’avenir de l’Europe, il n’est plus que deux scénarios, puisque le statu quo, qui n’est pas viable, renvoie aux deux autres : ou bien la re-nationalisation, qui est un suicide collectif, où l’Europe et ses nations elles-mêmes ne s’appartiendraient plus, et qui fait déjà des morts, faute de sécurité, et en ferait, faute d’équité, ou bien la fédération de Spinelli. La vérité de Hollande ou celle de Merkel est-elle dans la bouche de Tusk ? Mais alors à bon quoi cette mise en scène à Ventotene ? Un coup de pub de Renzi et pour Renzi, contesté dans son propre parti ? Pourquoi Hollande et Merkel se prêteraient-ils à ce jeu ?

 

A quoi bon réveiller Spinelli ?

J’ajouterai : à quoi bon rendre hommage à Spinelli, si c’est pour se contenter de faire du Monnet. On dit qu’une conférence de presse aura lieu à bord du porte-avions Garibaldi – autre  symbole ! Mieux aurait alors valu choisir le porte-aéronefs Cavour. Si l’Europe n’est pas celle du « peuple européen » de Spinelli, elle sera celle de son Piémont – ou  de sa Prusse, l’Allemagne de Berlin. Si tout ce branle-bas médiatique n’a qu’une justification : annoncer une union budgétaire de la zone euro pour éclairer les choix de Bratislava le 16 septembre sur l’avenir de l’Union européenne, c’est bien, mais il aurait pu avoir lieu, à moindres frais, au Palazzo Chigi. Au contraire, si Spinelli justifie ce geste tripartite, la mesure n’y serait pas.

Et notre question est alors : l’ont-ils lu ? Ont-ils compris que Spinelli n’envisageait pas des Etats-Unis d’Europe à seule fin de garantir la liberté des Européens, et que leur sécurité et leur égalité de droits lui importaient tout autant, et que le contrat social comptait autant que la constitution politique ? Se sont-ils intéressés aux lectures de Spinelli ? Ont-ils compris que les dettes avaient partie liée avec la souveraineté, comme le grand Alexander Hamilton l’illustra magnifiquement en créant le U.S. Department of Treasury ? Renzi, qui n’a pas l’étoffe d’un de Gasperi, peut-il convaincre Hollande et Merkel, comme le grand Italien convainquit Pleven, de l’inéluctabilité d’une légitimation populaire de l’avancée envisagée : pas de CED hier sans Communauté politique, pas d’union budgétaire, a fortiori pas de force armée européenne, sans république d’Europe, dûment constituée, par la voie démocratique.

 

Bernard Barthalay

Bernard Barthalay, né à Lyon en 1945, docteur d’Etat ès sciences économiques et diplômé d’études supérieures de science politique, a occupé (1991-2006) la Chaire Jean Monnet d’intégration européenne à l’Université Lumière (Lyon II). Fédéraliste, il a exercé des responsabilités européennes, puis nationales, dans le Mouvement fédéraliste européen, puis à l’Union des fédéralistes européens (1965-1985). Il a été de toutes les grandes batailles fédéralistes : élections directes, monnaie unique, projet de traité d’Union (dit Spinelli). Il fut à la tête du Centre de promotion et de recherche pour la monnaie européenne et en amont du rapport Delors (1989), à l’origine de la première maquette du système européen de banques centrales (dite rapport Louis). Il a publié notamment : « Nous, citoyens des Etats d’Europe … » (L’Harmattan, 1999). Co-fondateur et président de Puissance Europe / Weltmacht Europa. Auteur du Manifeste continental : http://manifeste-continental.eu/wp-content/uploads/2016/05/Manifeste-Continental-FR.pdf