Edito / Editorial
Europe /
11H53 - lundi 22 août 2016

Le billet de Michel Taube : Renzi, Merkel et Hollande à Ventotene, le choix d’une île pour sauver l’Europe ?

lundi 22 août 2016 - 11H53
Matteo Renzi, Angela Merkel, François Hollande - Crédit photo : ilmessagero.it

Matteo Renzi, Angela Merkel, François Hollande – Crédit photo : ilmessagero.it

 

« Nous, dirigeants italiens, allemands et français, sommes réunis en ce 22 août 2016 sur l’île de Ventotene où, en 1941, le joug du fascisme et la déflagration de l’Europe conduisirent un homme, Altiero Spinelli, – sur la tombe duquel nous nous sommes recueillis tout à l’heure, à en appeler à la création d’une Europe supranationale, seule à même de lutter contre la barbarie et la guerre.

75 ans après, à notre tour de faire l’histoire : nous appelons solennellement les 27 membres de l’Union Européenne, et l’ensemble des peuples européens qui en manifesteront la volonté, à créer une Fédération politique et économique européenne, seule issue à la crise internationale que traverse le Vieux Continent.

Le 16 septembre, lors du prochain Sommet de l’Union Européenne à Bratislava, nous proposerons à nos amis européens de faire le choix, avec nous, des Etats-Unis d’Europe, nouvelle étape, vitale, nécessaire, de notre histoire commune.

L’Union européenne doit continuer son chemin et nous y jouerons toujours un rôle stratégique. Mais l’heure est venue d’approfondir l’intégration européenne avec les Etats et les peuples qui en manifesteront la volonté, pour faire face aux nombreux défis qui nous menacent. »

Voilà la Déclaration finale que Renzi, Merkel et Hollande n’adopteront certainement pas.

Quelques semaines après le Brexit, à la veille d’une rentrée européenne qui s’annonce musclée sur le plan diplomatique, européen et intérieur, Matteo Renzi accueille ce soir Angela Merkel et François Hollande sur l’île de Ventotene, située au large de la Campanie, dans la mer Tyrrhénienne.

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli

Le choix de cette île réveille le souvenir de ce moment clé de l’histoire européenne : en 1941, Altiero Spinelli, détenu par le régime fasciste, y rédigea, dans sa cellule, le Manifeste de Ventotene « pour une Europe libre et unie ». Ce texte allait inspirer l’action des fédéralistes européens pendant des décennies. L’action des pères fondateurs de la Communauté Européenne doit beaucoup à cet Italien passé à la postérité des militants européens.

75 ans après, l’Europe est élargie à 28-1, l’Europe est en paix (sauf sur son flan oriental avec la Crimée déchirée entre la Russie et l’Ukraine), mais l’Europe est moribonde. L’Europe a besoin d’un sursaut.

Malheureusement, nos dirigeants européens risquent fort de garder Spinelli et Ventotene pour le commémoratif, pour le pèlerinage.

Ce soir, leur rencontre se terminera sur le Garibaldi, porte-aéronefs qui accueille l’Etat-major embarqué de l’opération européenne Sophia de lutte contre l’immigration clandestine. Pour sûr que leurs engagements en la matière seront beaucoup plus forts, en termes d’annonces, qu’en matière institutionnelle.

Dommage car, concrètement aux dires de nos dirigeants, la crise européenne est si profonde que seul un sursaut politique et institutionnel majeur, permettant de simplifier, de clarifier et d’intensifier l’intégration européenne, permettrait de relancer l’Europe.

A Ventotene, Renzi, Merkel et Hollande seront-ils au rendez-vous de l’histoire ?

Michel TAUBE

 

Sommet de Ventotene, intervention du Président de la République :

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Je voudrais d’abord remercier Matteo RENZI pour l’invitation qu’il nous a lancée, à Angela et à moi-même, d’être ici dans ce cadre exceptionnel et dans un lieu doublement symbolique. D’abord nous sommes sur un porte-aéronef, dans le cadre de l’opération Sophia, qui à la fois assure le contrôle autant qu’il est possible de la frontière, mais aussi accomplit une œuvre humanitaire, reçoit des gens perdus sur les mers, qui ont été généralement entraînés là par des trafiquants. C’est l’honneur de l’Europe à la fois de se protéger mais aussi d’accueillir celles et ceux qui sont poussés vers l’exil et parfois au péril de leur vie. Je voudrais saluer l’équipage qui joue ce rôle, au nom de l’Union européenne.

Symbolique aussi, parce que comme Matteo l’a dit : nous sommes à côté d’un lieu, une prison, où des responsables politiques, notamment SPINELLI, avaient été enfermés pour leurs idées et qui, dans le dénuement le plus complet, dans la désespérance qui pouvait les atteindre, ont eu cette volonté qui paraissait démesurée à l’époque, de vouloir l’Europe au moment où elle se déchirait. C’est grâce à des hommes – à des femmes – comme Altiero SPINELLI, qu’il y a eu, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cette idée européenne qui a donné l’Union que nous connaissons aujourd’hui, avec ses insuffisances – c’est vrai – mais aussi avec sa grandeur, c’est-à-dire cette capacité à assurer la paix et l’harmonie entre les peuples.

SPINELLI avait eu aussi une intuition très forte. Pour que l’Europe puisse être véritablement voulue par les peuples, il fallait qu’elle réponde à la fois à l’exigence de prospérité et en même temps de sécurité. Et il avait lancé l’idée d’une Europe de la défense qui n’avait pas connu, au moment où il l’avait exprimée, une très grande fortune (au sens d’un très grand succès) et qui aujourd’hui prend un caractère tout à fait essentiel face aux menaces, face aux guerres et face aussi au terrorisme. S’il y a une volonté que nous devons partager, c’est que l’Europe doit assurer davantage qu’aujourd’hui sa propre défense. La France y prend sa part.

Mais l’Europe doit être aussi concrète. Elle est un idéal mais elle doit être une traduction dans la vie quotidienne des Européens. C’est pourquoi nous avons voulu, Angela, Matteo et moi-même nous retrouver ici – nous l’avions déjà fait à Berlin –   pour préparer le sommet de Bratislava, après la décision britannique de quitter l’Union européenne, pour que nous puissions donner une nouvelle impulsion. Cette impulsion doit prendre trois dimensions.

La première, c’est une dimension de sécurité ; l’Europe doit être un cadre de protection. Pour qu’il y ait de la sécurité, il faut qu’il y ait des frontières qui puissent être gardées. C’est la raison pour laquelle nous avons travaillé – et nous allons continuer à le faire – pour renforcer encore les gardes- frontières, garde-côtes pour l’Union européenne. Nous voulons également qu’il y ait davantage encore, même s’il y a eu des étapes importantes qui ont été franchies, des coordinations en matière de lutte contre le terrorisme et notamment pour le contrôle à l’intérieur-même de l’espace Schengen d’un certain nombre d’individus ; de faire en sorte que nos fichiers puissent être utilisés par tous et de contrôler davantage un certain nombre de communications qui concernent des opérateurs – c’est toute la question du chiffrement puisque nous voulons qu’il y ait un accès pour contrôler ceux qui utilisent un certain nombre d’opérateurs ou de sites pour se livrer à de la propagande djihadiste et à de la radicalisation.

J’ai insisté aussi sur la défense parce que nous voulons qu’il y ait davantage de coordination, là- aussi, de moyens supplémentaires et de forces de projection. Mais il n’y a pas que la défense pour assurer notre propre sécurité, il y a aussi le développement. Nous souhaitons nous voulons  que vis- à-vis de l’Afrique, l’Europe puisse être davantage présente. Nos pays doivent eux-mêmes donner l’exemple à travers des mécanismes de financement et des politiques que nous pouvons mener, notamment par rapport aux pays du Sahel qui sont les plus touchés par l’émigration.

La seconde dimension, c’est la dimension économique. C’est vrai que le Brexit crée une incertitude ; c’est vrai qu’il y a eu au second trimestre un ralentissement de la croissance et nous devons lever autant  qu’il  est  possible toutes les  incertitudes et  donner une  impulsion supplémentaire. C’est pourquoi les programmes d’investissement, le plan JUNCKER pour nous, est une bonne référence et doit être non seulement être prolongé, amplifié.  Nous devons multiplier les investissements privés, et publics avec des financements appropriés pour le numérique, pour les nouvelles technologies parce que c’est essentiel, et je n’oublie pas bien sûr la transition énergétique.

Enfin la troisième dimension, c’est celle de la jeunesse. Tout à l’heure, Matteo a évoqué ce que pourrait être l’avenir de ce qu’a été ce site, une prison. L’avenir, c’est un centre européen pour la culture et pour la jeunesse. Ce que nous devons faire, là encore, c’est amplifier les programmes Erasmus, permettre davantage de mobilité, davantage de découverte. Il faut que les Européens se connaissent encore plus qu’aujourd’hui, et donner aussi une part plus importante à nos investissements culturels. C’est la raison pour laquelle nous voulons que la jeunesse qui a encore des attentes très fortes à l’égard de l’Europe, puisse avoir des réponses y compris après le sommet de Bratislava – je pense également à la garantie jeunes, à tout ce qui contribue à l’insertion et à l’emploi.

Voilà le sens de cette réunion. Elle ne vise pas à décider pour les autres mais à nous faire prendre les responsabilités qui sont les nôtres. Nous sommes les grands pays de l’Union européenne. Nous n’avons pas à décider pour les autres, mais nous avons nous-mêmes à nous engager et c’est en nous engageant davantage que nous pourrons emmener l’Europe vers un avenir qui puisse être celui de son unité et de sa cohésion. Le risque majeur – cela vaut pour l’Europe comme pour d’ailleurs les nations – c’est la dislocation, la fragmentation, l’égoïsme, le repli, le retour. Alors nous avons cette responsabilité et nous la prenons aujourd’hui grâce à l’invitation de Matteo.

 

 

Pour lire le Manifeste de Ventotene d’Altiero Spinelli :

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www.istitutospinelli.org/documenti/doc_download/21-le-manifeste-de-ventotene

 

 

 

 

 

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